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Adulescence

LIEN VERS LE SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG

SECTION Nouvelles, Journal et portraits intime

 

Adulescence est un mot que je n’ai pas inventé. L’adulescence correspond à un âge à mi-chemin de l’adolescence et de l’adulte. C’est un âge délicat où l’enfant se voit remettre les clés de son avenir sans toujours savoir ni ce qu’il veut, ni où il va. Pour moi ça a été un cap assez difficile, mais la mémoire a joué son rôle de sélection et si la tendresse que j’ai pour ces années est bien venue au fil du temps, elle est aujourd’hui bien réelle.

 

Je dédie ce texte à Pierre Bergé qui  a été le premier de tous à me suivre sur twitter, avec tout mon respect et toute mon admiration.

PK

 

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J'avais 14 ans quand on s'est rencontré et lui 14 et demi ou 15, je ne me rappelle plus. Ses parents étaient des amis des miens, très sympas. A cette époque mon père avait des chevaux, trois ou quatre. Il montait beaucoup et randonnait tous les midis.

 

On les avait invités à faire les foins un dimanche et j'étais avec Mat dans le grenier à paille. On réceptionnait les ballots.

 

On a discuté de tout et de n'importe quoi, ça a été un coup de foudre, on ne s'est plus quitté, jusqu'à mes 23 ans quand j'ai rencontré ma femme.

 

Au début, on se téléphonait après les cours, mais très vite, vu que chez moi, c'était un peu le binz avec ma petite sœur handicapée, qui me déchirait tout et faisait des câlins à mes poissons rouges ou à mon hamster jusqu'à les étouffer (après j'ai eu de écrevisses pour être tranquille), je me suis fait littéralement adopter par ses parents et j’allais chez eux du vendredi au dimanche.

 

Ils n’étaient pas très riches, son père était livreur en crèmerie et sa mère, mère au foyer. Pour arrondir les fins de mois, mais aussi pour le plaisir, ils élevaient des poules, des canards et des oies.

 

J’adorais Jeanne sa mère qui avait le don de dire ce qui lui passait par la tête et de se demander après s’il elle avait bien fait de dire ce qu’elle avait dit, puis de rire de son étourderie avec légèreté. Il avait une sœur, Julie, et un petit frère, Aymeric, que je connaissais moins mais que j’aimais bien aussi.

 

Ils avaient une grande maison qu’ils occupaient partiellement avec une dame en viager qui occupait la moitié et qui ne voulait pas mourir depuis 25 ans. Les grands parents de Mat vivaient dans un logement mitoyen, c’était eux qui avait commencé la rente et qui l’avait ensuite transmise à Jeanne et Bernard.

 

Comme il y avait un grand jardin toujours en travaux, je faisais tout ce que je pouvais pour rentabiliser pour eux, le fait que je sois toujours là.

J’ai décapité un ou deux canards et autant de poulets, à la hache, mais surtout je les plumais avec Mat ou Jeanne.

 

On allait au bord de l’Oise porter le fumier en brouette. On tombait régulièrement dans la rivière aux odeurs de vase et parfois de pétrole. On coupait du bois. On cassait les vieilles cabanes pourries du jardin et on construisait un poulailler tout neuf.

 

Et le soir Mat me faisait découvrir ses goûts musicaux qui étaient devenus les miens : Higelin, Cocker, Clapton, Pat Metheny, Stelly Dan, AC-DC, Toto…. Il avait des centaines de cassettes enregistrées qu’on écoutait sur des baffles énormes qu’il avait achetés avec son salaire de vendeur de légume les dimanches au marché. Moi je lui faisais écouter et surtout aimer, les textes de Barbara, Brel, Jean Ferrat…

 

Il m’a aussi fait découvrir l’herbe et le haschich qu’il trouvait au lycée pendant que j’étais encore en 3éme

 

On se tapait des fous rires sur Champagne de Jacques Higelin, on délirait avec Renaud, on sautait dans tous les sens avec Téléphone et on s’endormait avec Pat Metheny

 

On était des justiciers aussi. Le soir on se baladait dans la nuit et on tirait les sonnettes des Vicsou, une famille de bourges du village, à minuit pour les réveiller. Une fois le père excédé qui était armateur de péniches fluviales et passablement colérique, nous a allumé un projecteur de marine qui portait à 200 m. On a fui pendant que le rayon mortel fouillait la noirceur de la nuit à notre recherche. On s’est calmé, on a rigolé d’avoir échappé à ce tortionnaire des Gavroches qu’on était, et comme il devait être 4 ou 5 heures du matin, on a rejoint le boulanger dans son fournil, qui devait sortir sa première fournée de croissant.

 

On en achetait pour la famille de Mat, on les posait dans la cuisine, on en mangeait un chacun, et on allait se coucher dans sa chambre en essayant de faire craquer le moins possible le parquet du vieil escalier. Bernard se levait très tôt, vers quatre heures pour faire ses livraisons de restaurants et de boutiques.

 

On est parti ensemble camper un WE en forêt de Rambouillet, je n’avais jamais été aussi loin en vélo de ma vie. A un moment, je suis descendu de ma selle, j’avais deux pylônes en guise de jambes, paralysé par les crampes. J’étais une marionnette ridicule et Mat se foutait de moi. J’avais très mal et je riais aux larmes.

 

Le matin, on s’est bu un chocolat réchauffé dans la boite de ratatouille de la veille, c’était dégueulasse !

 

Mais on était aux Etangs de Hollande, le bout du monde, le nôtre, et on était libre.

 

En septembre de l’année suivante, j’allais entrée au lycée hôtelier, on est parti une semaine ensemble en camping à Cabourg. On a été voir « la boum » au cinéma et il y avait une fille, la fille du patron du camping, qui couchait à peu près avec tout le monde en ayant très peur de se faire attraper par son père.

 

Pour être honnête, je crois que c’est Mat qui l’a draguée. Le soir elle a couché entre nous dans notre canadienne pour deux et on se l’est tapé à tour de rôle. Je pense que le mot ne plaira pas aux féministes mais il n’y avait ni amour, ni quoi que ce soit peut-être même de sexuel. Je me rappelle de quelque chose de tiède, terriblement glissant, gras et humide.

 

Et,aussi, de dix jours d’antibio pour faire passer la chaude-pisse.

 

Le lendemain, on a croisé son père, il nous a dit ;

 

- C’était chaud, cette nuit chez-vous !

 

Ce pauvre gars, au sens le plus néfaste du terme, s’était sans doute excité de nos ébats sans savoir que c’était sur sa fille qu’il avait fantasmé en nous entendant.

 

On n’a pas mal ri de ce pervers, un peu minable.

 

Elle s’appelait Lise, elle a été ma première fois, pas celle de Mat. Il m’avait raconté qu’il avait voulu essayer avec une prostituer à Paris (moi, j’ai toujours refusé de payer pour faire l’amour). Je ne ferais pas l’hypocrite en disant que je pense à Lise, mais j’espère qu’elle va bien et s’est construite une belle vie. Elle partait de très loin.

 

Après Cabourg, je suis entré en pension au lycée hôtelier. Comme le bâtiment n’était pas fini. Le dortoir des garçons avait été divisé en deux étages, un pour les filles au 6ème et un pour les garçons au 5éme. Contrairement à ce qu’avait prévu la très prude éducation nationale qui, sur les plans, avait séparé les deux zones par un passage obligé devant les logements de fonctions des proviseur, adjoints et CPE, là nous avions trois escaliers et les balcons et terrasses extérieur pour passer et un seul pion par étage, qui généralement dormait. A 16, 17 et 18 ans, nous jouions les Roméo et Juliette mais sans suicide et en moins platonique !

 

J’y ai eu un bon copain de chambré, Eric, parce que de toute façon dans un pensionnat, il ne faut pas être seul.

 

On se faisait dans les couloirs et dans les chambres de quatre des batailles rangées de polochons et surtout de serviettes mouillées. On en arrivait à se fouetter au sang dans des combats de jeunes coqs virils. J’avais une copine, je ne me rappelle même plus de son prénom, on l’appelait Piou ou Piou piou, parce que son nom de famille était Merle.

 

Eric sortait avec Sandrine, c’est bête, je préférais Sandrine à Piou.

 

Le week-end, je passais chez moi en coup de vent et hop, j’arrivais chez Mat, c’est là, je crois, que j’ai pensé, à équilibrer la relation avec un troisième larron parce que je sentais que notre amitié exclusive, à Mat et moi, ne nous conduirait pas là où nous avions envie d’aller. Moi je voulais avoir des enfants et les éduquer avant de devenir écrivain et ce n’était pas avec Mat que j’aurais pu avoir ce projet de vie. Même si j’ai vraiment réfléchit à comment faire.

 

Nous sommes donc devenus PME, Pierre, Mat, Eric.

 

En juillet/Août, j’ai fait mon premier stage en cuisine en Bretagne, Eric était au Antilles pour la même raison et Mat traversait les Causses des Cévennes à pied avec Claude, un pote commun du second cercle. Il était au lycée avec Mat.

 

A Larmor-Baden le chef était sympa, mais c’était un bouiboui. On était 5 stagiaires à faire tourner la boite, en cuisine, en salle et dans les chambres. C’était une espèce de pension de famille en bord de mer. En fin de saison, la patronne qui devait avoir 37 ans, m’a proposé un plan à trois avec son mec, j’ai poliment décliné. Elle m’a saqué sur ma note de stage alors que j’avais plutôt bien bossé. En septembre, j’allais découvrir une vallée des Pyrénées que j’aime toujours, Barèges, j’y découvrais le deltaplane, une de mes passions, le tarot, la vie des montagnes, d’une vallée, une île sans rivage, avec une rivière chantante, cristalline dont on peut presque boire l’eau, et des vaches et des chevaux en liberté sur les sommets.

 

A cette époque, mes parents avaient leurs chevaux dans une ferme assez isolée et tout juste habitable, à Ham, à un jet de pierre de chez Mat et à peu près autant de chez moi. Nous avons commencé à y aller et à faire venir des potes de lycée de Mat. Eric et moi, pensionnaire, nous avions les nôtres trop loin et en plus il n’y en avait pas beaucoup, je suis assez exclusif en amitié.

 

Mat faisait de la guitare, on avait un bassiste, une batterie et deux autres guitaristes On (enfin eux) tapait le bœuf jusqu’à deux ou trois heures du mat en fumant et buvant un peu de tout, il y avait quelques filles, pas beaucoup, et encore moins de libre. On s’en foutait, on était bien entre mecs. On s’écroulait au petit matin. Je crois que j’ai dû vomir assez souvent à cette époque.

 

Quand, on n’était pas là-haut, à la ferme, on allait chez Mat. La vieille dame était morte et on cassait tout au fur et à mesure et on refaisait la maison avec son père, Bernard. Quelques artisans, aussi quand il avait assez de sous pour pouvoir avancer le chantier. Bernard était un homme qui voulait que son fils fasse la vie qu’il voulait vraiment, mes parents aussi, mais la différence était que lui et Jeanne ne projetaient rien sur Mat. Ni morale, ni principe, ni religion. Il était libre, complètement libre, moi pas.

 

Je crois que c’est là, avec eux, que j’ai commencé à aimer construire.

 

On a passé tout notre lycée comme ça, de fête en fête, comme la plupart des jeunes de nos âges.

 

A un moment, en retournant à l’internat, je suis descendu du train en marche trop tôt. J’avais attendu longtemps sur le quai et je n’ai pas fait attention que j’étais dans la voiture de tête, quand j’ai sauté en marche à mon escalier sous- terrain habituel, le train roulait au moins à 20 km/heure. Je suis tombé. Assommé, j’ai roulé et j’ai chuté sur la voie entre deux marches-pieds. Mon sac, lui a été happé par la marche. Il a été broyé, brulé par 50 m de frottement, écrasé entre métal et béton.

 

8 à 10 mètres entre deux marches-pied, 20 km/heure, soit 5.5 m/seconde. J’avais moins de deux secondes pour tomber au bon moment, inconscient, d’un seul mouvement sans laisser trainer ni main, ni bras, ni jambes, ni pieds

 

Une chance sur quelques millions d’en sortir indemne, je l’ai eue.

 

Je me rappelle de plusieurs choses pêle-mêle de cet accident. D’abord une pensée avant même que je me réveille sous le train, de me tenir éloigné des roues qui faisaient un bruit d’enfer avec le freinage, à côté de moi. Je me serrais contre la paroi du quai.

 

Ensuite la tête du contrôleur qui m’a vu ressortir vivant et indemne de dessous le quai. Il répétait, « vous n’avez rien, vous êtes vivant, vous êtes descendu en marche, je vous ai vu, il faut que je me couvre, je dois vous mettre une amende » et il repartait au début et répétait la même suite de mots. J’ai payé 50 Francs.

 

Ensuite l’euphorie d’être un miraculé, l’arrivée en star du soir au dortoir avec mon sac broyé dans les bras, et les copains effarés. Le pion qui m’impose finalement d’appeler les pompiers qui a cause du trauma crânien m’envoient à l’hôpital en observation. Et la dépression du lendemain, proportionnelle à l’euphorie de la veille.

 

Avoir connu cela très jeune m’a pas mal aidé, parce que tous les accidents graves, auxquels j’ai échappés dans ma vie, ont eu le même schéma émotionnel d’euphorie/dépression que je crois assez répandu. J’ai appris à modérer l’euphorie et à m’attendre et contrôler la dépression.

 

Le dernier souvenir que je garde vient de certains profs pas très finauds, qui m’ont surnommé après cela, « la vie du rail ». En fait, je ne leur en veux pas, je sais qu’ils ne savaient pas comment exprimer l’incroyable improbabilité de me voir vivant.

 

Entre temps, on continuait les travaux chez Mat. On n’arrêtait plus d’agrandir la maison en investissant des espaces récupérés du viager. Seule la chambre de Mat ne changeait pas, je crois qu’on l’aimait bien. Petite, avec son mur plafond arrondis, comme un ventre serré pour les deux jumeaux fusionnels que nous voulions être.

 

Un week end, ses parents ont invité des lycéennes anglaises par le lycée. Hotel California. Ça reste un souvenir mémorable que je ne raconterai pas.

 

L’année du bac pour Mat et de mon BEP cuisine, j’ai été cuistot avec Eric dans une colonie de vacances. Ça a été une expérience incroyable. La directrice était nulle, complètement irresponsable et on s’est retrouvé à trois, Eric, Mireille, notre économe qui avait 35 ans et moi à prendre la direction effective de la colonie.

 

On a eu en responsabilité 150 gamins de 6 à 14 ans avec tout ce que qu’on peut imaginer de pépins, crises de nerf, tentatives de suicide, enfants égarés, car de transport en panne, parents qui écrivent «bonjour mon chéri, ta grand-mère est morte, amuse toi bien».

 

Je n’ai pas dormi du mois plus de 3 heures par nuit, j’avais ma copine Cécile, une très jolie monitrice blonde de 17 ans, qui me tenait éveillé, ça m’a amené d’un coup dans le monde des adultes, de la responsabilité, j’ai adoré.…

 

En aout, on est partis tous les deux avec Mat et avec les musicosses de son lycée faire le GR 20 en corse. On avait chacun 20 kilos sur le dos. On a tenu trois jours. On s’est paumés dans le maquis où les marques qui balisent le GR avaient brulées dans un feu de forêt. Le soir, le batteur, communiste, avait bouffé toutes les nouilles à lui tout seul, on s’est tous disputés, je me suis retrouvé avec Mat, un pote et sa copine au camping de Propriano pendant 10 jours. Ça a été très sympa ! On n’a jamais revu les autres.

 

Je suis retourné voler dans les Pyrénées mais il ne faisait pas beau. Une semaine de tarot dans un café-tabac-épicerie-étable. J’ai traversé la France d’Ouest en Est, pour retrouver Cécile à Cluse où elle habitait. J’ai vu qu’elle y avait un copain régulier. C’est la première fois que j’ai été trompé. J’ai trouvé ça très désagréable. Je crois que je ne savais même pas qu’on pouvait faire ça. J’étais naïf, mais j’avais des parents très amoureux l’un de l’autre et fusionnelles. Je ne connaissais pas ce genre de situation. Ou j’avais été épargné.

 

Je lui ai demandé de le quitter, elle l’a fait, on s’est aimé, une semaine. Je suis parti en lui demandant de m’aimer et de m’écrire longtemps (toujours ne fait pas parti de mon vocabulaire). Elle a promis !

 

Je n’ai plus eu de nouvelle, jusqu’à il y a un an où j’ai trouvé sur mon face book un message « es-tu le Pierre que j’ai connu ». Je n’ai pas répondu. Elle n’était pas non plus, celle que j’avais connue, il y a 30 ans.

 

Quand je suis revenu, nous étions toujours plus fusionnels, Mat et moi. Il est allé à la fac Jussieu, philo, psycho. Moi, sans bac je n’y avais pas droit. Je voulais tout savoir de ses journées et il me racontait tout. Je lui synthétisais ce que je lisais et comprenais de Freud, de Conrad Lorenz, de Sartre et Camus. Je dévorais les livres comme un assoiffé, privé de culture à cause de ce bac que je n’avais pas passé. On philosophait, on voulait avoir de belles vies, pas tournées vers l’argent comme tous les gens qu’on voyait, mais sur les voyages, la culture, les rencontre. On voulait des enfants mais pas de femme. On allait voir Tarkovski et Kubrick dans des cinémas d’art et d’essais. On détestait le cinéma commercial.

 

J’allais bosser dans mon premier job. Guy Savoy, trois étoiles, 16 à travailler dans 18 m² rue Duret. 30 ° ça passait à 38 lors du coup de feu. J’y ai vu des gars se battre au couteau de cuisine tellement l’ambiance était pourrie et tendue.

 

J’y suis resté 21 jours, j’ai perdu 15 kg. Le soir, je sortais à minuit trente, dernier métro, j’arrivais à 1h30 dans ma chambre de bonne. Je ne pouvais pas dormir d’énervement, je cauchemardais. A 7h je me levais comme un zombie et pendant la coupure entre 15 et 17h je n’avais pas le temps de rentrer, je glandais dans les rues de la place de l’étoile. 2 heures c’est long, mais l’angoisse du service du soir me les faisait sembler trop courtes. Je me rendais compte que la cuisine en 3* était en fait un métier d’ouvrier, sans aucune créativité, il fallait faire des caisses de St Jacques, puis des huitres, puis des filets de poisson, j’étais avec des gars qui parlaient foot, voiture, fille et boite de nuit… Je m’étais gouré de métier, gouré de vie, et je ne le comprenais pas, je pensais être nul !

 

Au bout de 3 semaines, je me suis planté par accident un couteau à huitre dans la paume, pompier, hosto, recousu, 10 jours d’arrêt.

 

J’ai démissionné.

 

Ça a été le plus grand soulagement de ma vie.

 

J’ai retrouvé Mat et Eric. J’ai passé le permis, eux aussi. En deux fois, pour moi parce que ces deux zozos là, m’avaient fait fumer un joint et boire deux verres avant le premier. Ça avait été, mais j’ai un peu zigzagué quand j’ai voulu ouvrir la fenêtre en conduisant parce que j’étouffais un peu.

 

Pas de faute mais pas assez à l’aise, recalé.

 

On s’est fait des rodéos en deux chevaux, dans les près qui surplombaient les berges de l’Oise, chez Eric, où on avait notre cave à bière, et chez Mat où j’avais dorénavant mes quartiers permanents.

 

Avec les suspensions de la deudeuche, nous étions des vrais cowboys sur des sièges qui rebondissaient en nous cognant la tête dans le toit,

 

Un jour, je me suis retrouvé roue bloquée, à glisser dans l’herbe humide vers la falaise qui terminait le champ. La voiture s’est arrêtée à 1 m.

 

Je suis donc encore là pour le raconter.

 

Le lendemain ma sœur ainée prenait la voiture pour rejoindre Cergy, le volant lui est resté dans les mains pendant qu’elle roulait, heureusement en haut de cote, elle s’est arrêtée sans bobo.

 

Nous, on a arrêté le rodéo.

 

Les parents d’Eric étaient vraiment désagréables. Il avait une sœur de vingt-trois ans un peu stupide à cause d’une encéphalite attrapée enfant en Afrique (son père était un ancien militaire). L’autre que j’aimais bien, était lesbienne et vivait en couple. J’ai été deux, trois fois à Grenoble chez elles, avec Eric. J’ai toujours admiré les gens libres. Elles ont eu des enfants avec un couple gay mais par insémination. Ce jusqu’au boutisme intellectuel m’a choqué. Je me suis alors aperçu que même libre, on peut être borné ! C’était, il y a 28 ans, je regrette de ne plus avoir de nouvelle, j’aimerai vraiment savoir ce qu’ils sont tous devenus et surtout les enfants.

 

La mère d’Eric était sans doute la femme la plus bête que j’ai connu, un cerveau de poule avec 3 mots de vocabulaire et une affection de mère stupide pour son gros bébé à elle, qui ne devait pas, jamais, la quitter.

 

Son père était un peu psychorigide et il avait coupé tout lien avec sa fille lesbienne. Il avait honte. J’ai passé des années à me foutre d’eux, à traiter les militaires de fachos, ouvertement. A dire des choses auxquels ils ne comprenaient rien, tellement ils étaient étriqués d’esprit. Eric qui n’aimait pas ses parents à cause de sa sœur rejetée me laissait faire et Mat me soutenait. J’ai appris plus tard, aussi, qu’Eric était un lâche, incapable de défendre une opinion, de se défendre ou de défendre ses parents contre le connard que j’ai été pour eux.

 

Le soir après nos virées, on se retrouvait avec Mat. On dormait perpendiculairement moi sur un matelas qui était là par terre et lui dans son lit. On écoutait de la musique, on fumait parfois un joint et on s’endormait. Il m’expliquait ses projets, la fin de la fac, le théâtre qu’il venait de découvrir. Il voulait être acteur.

 

On venait de découvrir Dostoïevski et les écrivains russes. On allait à Fontainebleau faire de l’escalade, ma sœur handicapée, devenait de plus en plus ingérable voulant se venger de mon père entre deux séjours en institut, elle prenait des baffes et cherchait à le tuer. Elle n’avait aucune hygiène, aucune pudeur. Elle mangeait le poulet à pleine main, et bavait et crachait partout comme un Cro-Magnon. En fait, en vrai, je pense que les Cro-Magnon devait avoir leur code de vie en commun et ce ne devait pas être ceux de ma sœur, conforté dans son handicap par une floppée de psy, qui au lieu de lui apprendre un minimum de code, cherchait à savoir si il n’y avait pas eu abus, violence ou je ne sais quoi.

 

Non une personne handicapée mentale ne se soigne pas par une psychanalyse, et encore moins par une psy familiale ! C’est une question de hardware, pas de logiciel. L’approche comportementaliste à des résultats incroyablement plus efficace, mais la France est envahie de psy.

 

Moi j’avais quitté l’enfer pour le paradis. J’avais quelques remords mais je vivais en cherchant depuis sa naissance une solution pour en faire une enfant normale. Comme cela n’était pas possible parce que cette solution n’existait pas mais que je ne le savais pas, je n’en pouvais plus de réfléchir à son cas.

 

La famille de Mat était ma bouée de sauvetage.

 

On a lu l’Idiot, les Frères Karamazov, Crime et Châtiment, Maitre et Valet (Tolstoi), Le Double (je n’ai pas aimée) Le Maitre et Margueritte (Boulgakov), Goethe, Schiller, Shakespeare, Sartre, Camus…

 

J’ai découvert la notion de beau et de sublime avec Dosto et surtout la passion. La vraie, l’absolu de l’amour, de la beauté et de la mort. J’ai souffert quand j’ai appris qu’il avait vécu un simulacre d’exécution comme le Tsar aimait bien pour faire peser son autorité sur les âmes. Il était en prison. Il a été condamné, averti de son exécution, puis sorti de sa cellule à l’aube, conduit au poteau, mis en joue par 10 fusils, les balles ont crépitées autour de lui, les soldats avaient eu ordre de tirer à côté. Il ne le savait pas.

 

Mat est rentré dans un stage de théâtre. Moi je suis allé chez Fauchon travailler en traiteur. C’était beaucoup plus agréable que le restaurant. J’étais avec Monsieur Primaud, l’ancien chef du bateau France qui attaquait au rouge à 9 heures. Mat était avec un disciple de Grotowski, le maitre du théâtre pauvre : quatre acteurs et quatre spectateurs tous habillés en tenus de déportés et assis sur des lits superposés dans une cellule fermée. Les spectateurs ne savent pas qui est acteur ou spectateur.

 

Pour Grotowski, pour faire du théâtre, il ne faut qu’un acteur, le spectateur est facultatif. Le théâtre devient donc une philosophie de vie.

 

Je ne me rappelle plus le nom du disciple. C’était un polonais alcoolique qui jouait dans le Mahabaratta de Peter Brook (6 heures de performance où je me suis ennuyé comme un rat mort). J’étais assis dans la salle à côté de Costa Gavras et d’un compositeur de musique de film célèbre que j’ai oublié, j’écoutais leurs commentaires dithyrambiques, amusés de leur peur de ne pas aimer un spectacle aussi EPOUSTOUFLANT.

 

J’avais donné à Mat deux conseils issus de nos lectures et des spectacles que nous voyions. Ne jouer que des pièces qui plaisent à celui qui regarde, pas des espèces de messes qui ne servent qu’à dire « regardez comme je suis beau et intelligent ». Ne jouer que des pièces qui lui plaisaient.

 

C’est là que Mat a découvert Ariane Mnouchkine. Une troupe, une vraie comme au temps de Molière, avec des musiciens, des acteurs de tous les pays.

 

J’étais ami avec pascale, une femme de 35 ans (de mémoire) qui était, elle, amoureuse du polonais et soufrait en silence de son alcoolisme. Elle me traitait en enfant alors que j’aurais voulu la prendre en homme. Elle a joué les Bonnes de Jean Genet chez Mat dans la maison que j’avais participé à rénové. Elle avait juste une amie en partenaire au milieu des spectateurs assis sur les canapés, les fauteuils et les chaises : ça a été un grand moment de théâtre et de performance. Ces deux actrices avaient transformé l’âme de cette maison et mise au service de l’intrigue, d’une histoire incroyable.

 

Mat enchainait les petits boulot pour gagner des sous qu’il allait dépenser en stage avec des gars, souvent très bons, qui lui apprenait l’art théâtral, le masque facial, vocal, la posture… Il ne voulait pas être célèbre comme les gars du cours Florent, il voulait juste être bon, devenir le meilleur acteur possible et être vrai. J’admirais sa droiture et l’encourageais à rester dans sa ligne sans compromis.

 

Puis il y a eu la fête de la Musique. PME, Pierre, Mat, Eric, on a pris le train pour aller à Paris depuis Cergy. On s’est baladé, il devait pleuvoir comme pour toute fête de la musique à Paris. Vers minuit, on a repris le train. Une bande de loulous de Sartrouville chahutait dans le wagon. Il y avait nous trois et eux. A un moment, ils se sont intéressés à nous.

 

A moi et Mat est plus juste.

 

Je ne me rappelle plus exactement, ce qu’ils m’ont fait, ils m’ont tiré les cheveux, arraché un ou deux trucs, donné quelques claques, ma mémoire a occulté ce moment qui a été salissant comme un viol pour moi. Eric s’est efforcé de faire semblant de dormir. Mat ne maitrisait pas la situation.

 

On était à un contre trois, mais il essayait de calmer l’espèce de brute obèse qui me maltraitait. On avait très peur, la bande s’excitait comme une meute. Le train est arrivé. Les loulous sont descendus puis nous. J’étais secoué, on les entendait dire qu’ils auraient dû me percer. On s’est caché. Ils nous ont cherchés comme dans une chasse à l’homme. Ils ne nous ont pas trouvés, on est rentrée à pied chez Mat, la peur au ventre.

 

C’est ce moment de lâcheté qui fait aujourd’hui que j’ai oublié Eric. Même si on a continué encore quatre ans notre saga. Ce souvenir, où il faisait semblant de dormir pendant qu’on nous agressait, occulte et remplace, peu à peu, tous les autres en les effaçant.

 

En juillet, je suis allé refaire une colonie de vacances comme chef de cuisine, pour le compte de la ville de Clichy. Cette fois en revanche, il y avait une direction. C’était tous des profs de la ville, une directrice, son mari et deux sous-directeurs pour vingt monos. C’était comme à l’école. Je me suis ennuyé grave. Le seul truc rigolo c’est que j’avais 4 filles de 25 à 30 ans sous mes ordres (j’en avais 18). Et que j’ai passé une nuit dans le lit d’une monitrice superbe de 17 ans qui était le sosie d’Isabelle Adjani, celle de l’époque, pas celle d’aujourd’hui.

 

Il ne s’est rien passé, nous étions côte à côte, nous avons juste respiré le même air ensemble. Un des sous directeurs d’une trentaine d’année, en était secrètement amoureux fou, il a passé une semaine à me casser en essayant de me faire craquer et partir, jusqu’à ce que je prenne la mouche et que je nous fasse convoquer tous les deux à la direction et que je décrypte par le menu son comportement et ses motivations. Il a été assez surpris d’être aussi transparent, il a reconnu les faits. L’affaire s’est arrêtée, ça a été ma dernière colo.

 

Pendant ce temps, avec Eric et Mat, on s’était lancé dans l’agriculture. Lors d’un week-end mémorable à Amsterdam avec Mat, on avait ramenée de l’herbe avec plein de jolies graines rondes. On les avait triées. Mat qui avait toujours les bons plans, avait récupéré et photocopié, le guide du parfait petit planteur d’herbe. Avec amour, on les a mises dans l’eau. On a récupéré celles qui coulaient au bout de 24 heures, mise dans du coton, dix ou douze ont germé.

 

L’année d’avant ont avait fait un essai identique avec deux ou trois pieds. Avec Mat on avait décidé d’agrandir la marre des chevaux de mon père pour y circonscrire une ile protégée et y planté trois pieds de trente centimètres de haut.

 

Mon père avait admiré nos talents de bâtisseur et surtout notre idée de ce miroir d’eau complètement inattendu. Il n’a jamais su la finalité effective de ce travail. Et je souri encore aujourd’hui de ce petit tour malicieux qu’on avait joué à mon moraliste de papa. Il l’a d’autant moins su que le soir même, ces imbéciles de canassons qui avaient tout boulotté, devaient planer au moins 50 cm au-dessus de leur corps !

 

Là, il n’était plus question de faire se shooter les équidés, au contraire, on avait compris leur déviance de sales drogués et il nous fallait un endroit sûr.

 

La ferme voisine était abandonnée depuis au moins trois ans, elle avait un jardin clos de grillage, une vraie jungle, de ronce et d’herbe, on y a déblayé dix emplacements et planté nos dix pieds en avril.

 

Fin août, ils faisaient deux mètres vingt de haut et un mètre de diamètre chacun et faisaient de magnifiques fleurs vertes aux odeurs de mangue et de basilic.

 

On les a arrachés après quelques jours de sécheresse, accrochés la tête en bas dans un grenier inutilisé de la ferme comme c’était écrit dans le guide et on a patiemment attendu un mois qu’ils sèchent.

 

Fin septembre, on s’est fait un week end récolte et mise en pot, on avait plus de 10 kg d’herbe sèche ! Un tas de trente centimètres de haut sur la table de ferme de 2 m sur 1 ! J’ai dit à Mat que je ne voulais en aucun cas dealer, je crois qu’il a respecté cela, même s’il avait quelques potes fournisseurs qui pouvaient devenir clients. De toute façon, même s’il l’a fait, mon éthique ne concerne que ma personne. Toujours est-il qu’on n’a jamais réussi à tout finir. Un an et demi après on a jeté des bocaux de foin qui ne faisaient plus que faire tousser.

 

J’ai dû bosser dans plusieurs restaurant que j’ai un peu oublié, je sais qu’il y a eu le Bristol, le Marshall, et d’autres. Comme je glandais un peu et que je ne savais pas trop quoi faire, je me suis annoncé disponible pour le service militaire.

 

En décembre, je suis allé travailler chez Fauchon mais coté vente. A Noël Mat m’offrait la plaque « Chemin du Soldat » qu’il avait arraché sur le chemin éponyme à côté de chez lui. Lui s’était fait réformé P4.

 

Jour de l’an, 84-85, Mat m’a fait découvrir une fête délirante avec la troupe de la cartoucherie. D’abord une pièce de théâtre, puis un cocktail dinatoire, puis le délire avec des gens de talents. Le souvenir d’un plaisir fou partagé entre 500 personnes. Il devait avoir une copine, je ne sais plus qui, parce que je suis rentré en taxi affrété à plusieurs.

 

Je suis resté seul avec une très jolie fille qui habitait pas loin de la bastille, il devait être 8 heures du mat. On parlait à bâton rompu

 

Elle m’a demandé :

 

« Qu’est-ce qu’on fait ? »

 

J’ai répondu :

 

« Ben, je vais me coucher »

 

Je suis sorti du taxi, je lui ai fait au-revoir, et là j’ai compris à son regard s’éloignant, le sens qu’elle donnait à sa question, et je me suis dit :

 

« quel con !»

 

J’ai intégré cette anecdote à l’éducation que je donne à mes enfants, pour qu’ils soient moins bêtes que leur père dans la même situation.

 

1985, année de mes 20 ans pile, un an sur le Suffren à me balader en Méditerranée et à m’enquiquiner à quai à Toulon.

 

Port Saïd, premier contact avec l’Egypte, que j’adore, Naples, le jour de la catastrophe du Hezel et des Italiens en bandes survoltées, qui cherchent en me demandant si je suis Anglais, pour me lyncher si je dis oui. Une fille d’un soir aussi, riche, feu et flamme, comme j’aime. Son ex l’a quittée et est devenu homosexuel !

 

Gènes, le détroit de Messine (celui des sirènes d’Ulysse) où on met les nouveaux matelots avec des perches à l’avant du bateau pour soulever les câbles électriques qui relie la Sicile au continent. Bien sûr, c’est une illusion d’optique. Ce n’est qu’au dernier moment qu’on voit qu’on passe largement en dessous.

 

St Tropez ville marraine du Suffren, au 14 juillet en uniforme de matelot.

 

Et Gibraltar, Cadix, Lisbonne, cette jeune prostituée de 19-20 ans magnifique dans un bar de Lisbonne qui me propose qu’on s’aime d’amour gratuitement et que je refuse, parce qu’elle est une prostituée et que j’offense. Je la blesse sans le vouloir, pour m’être comporté en ami et m’être ensuite bloqué dans mes principes moraux.

 

Lisbonne ça a été aussi l’occasion de voir comment la marine traite les homos dans ses rangs.

 

Nous avions à bord sur les 300 hommes d’équipage, quelques homos. Il y avait parmi eux, un chouffe de plus de 10 : Le quartier maitre avec qui je travaillais m’avait expliqué. Dans la marine, il y a un avancement quasi automatique, qui fait qu’au bout de 10 ans, tu dois être sous off. Si à 30, 32,34 ans, tu es toujours quartier maître (Chouffe), c’est qu’il y a un loup.

 

Lui son loup, c’était d’être intellectuel et homosexuel. Son avancement avait été bloqué. Je m’entendais bien avec lui. C’était un homme très posé, finalement pas si malheureux d’être resté marin, quand on connaissait l’ambiance du carré des sous off, qui passaient leurs soirées à regarder des films porno en beuglant des insanités alcoolisées.

 

Lui, n’a pas été impliqué dans l’anecdote de Lisbonne. C’était un autre groupe de quatre ou cinq matelots et quartiers maîtres que chacun connaissait à bord et qui était nettement plus engagé dans une sexualité ouvertement homo. Chacun savait qu’ils aimaient rendre service à ceux qui le souhaitaient. C’était à la fois connu et discret.

 

Avant l’escale de Lisbonne, un nouveau Lieutenant de corvette était monté à bord. Il ressemblait à ces hommes qu’on retrouve partout dans toutes les armées du monde. Des fils à maman devenus officiers par tradition familiale et par les études, qui n’ont aucun sens des relations humaines. Et qui se retrouve à commander des hommes sans savoir le faire. Avec les tueurs en séries ce doit être la catégorie d’humains la plus dangereuse de la terre.

 

Celui-là rayonnait de son incompétence et affichait un comportement visiblement efféminé, qui lui a valu d’être immédiatement identifié pour ce qu’il ne savait pas lui-même être mais qu’il était sans doute. A Lisbonne, il s’était retrouvé avec la bande des cinq en promenade dans la ville et de bar en bar, il avait fini dans une boite gay où d’un seul coup la vérité lui fut révélé brutalement sur le monde hors les jupes de sa mère et sur ses compagnons de virés.

 

Paniqué, il s’était enfui, mais au lieu de s’arrêter à ça et de laisser les choses se tasser, voulant sauver son honneur de chef, il fit un pataquès qui conduisit au débarquement des cinq fautifs. Un mois plus tard, c’est lui qui était débarqué avec un motif de circonstance. Un bateau, c’est l’armée mais c’est aussi un endroit clos où on vit ensemble, la tolérance y est de mise. D’ailleurs à bord, on n’y salut pas les officiers, parce qu’on les croise vingt fois par jour chacun.

 

Cuisinier, poste de combat en cuisine alors que mes collègues allaient soit dans les soutes à munition soit au canon de 20, je crois que la marine m’avait bien cerné : j’étais antimilitariste dans l’âme à l’époque et pourtant heureux de rester citoyen. J’échangeais des tours de garde en mer de manière à me libérer la totalité des escales pour pouvoir voyager sur les trois à cinq jours où nous étions au port. J’étais sidéré de la facilité avec laquelle je pouvais le faire. Mes collègues préféraient rester sur le bateau alors que nous étions en Italie, en Egypte, au Portugal, en Espagne !

 

Moi je partais en essayant juste de ne pas rater le rembarquement et, parfois, en mourant d’envie de le faire.

 

Je vous promets que passer Gibraltar quand on a 20 ans, que l’on caresse la cote africaine à 1000 mètres et qu’on rêve de Rimbaud et d’aventure…

 

Je me sers de ces rêves d’autres futurs dont je me rappelle, accoudé sur le bastingage, pour comprendre aussi ces émigrés qui parvenus au bout de leur continent tumultueux, voient scintiller les lumières de l’Europe à porter de main et qui se noient dans le brassage des eaux du détroit.

 

La navigation, les tempêtes, les mers d’huiles, l’impression d’être avec des gens bien quand le commandant de quart nous demande de ne pas utiliser le pont, une migration d’hirondelle ayant décidé d’une pose sur notre navire. Ou d’être avec la lie du monde quand le commandant Martinez, Chef des FusCo, officier de quart, décide de foncer sciemment avec notre étrave sur des baleines, comme il aurait écrasé un lapin avec sa voiture !

 

Boum !

 

Ce con a été débarqué.

 

Ouf ! Je reste.

 

Des souvenirs diffus de cette période :

 

Les ravitaillements en mer quand deux bateaux doivent lutter contre les vagues déchainées et se faire passer les vivres, les munitions, le carburant, le courrier et parfois, des hommes, par un câble et une poulie 20 m au-dessus de l’eau, mais éclaboussés par des gerbes furieuses qui explosent d’être contraintes entre deux murailles d’acier.

 

Un dimanche soir de retour de permission j’avais ramené un de nos gros pots d’herbe du jardin.

 

J’ai fait fumée la moitié du bateau sur notre récolte, j’avais plein de copains. Je me rappelle d’un joint la nuit sur le pont pendant qu’un ballet de cinq hélicoptères volait, lumières clignotantes, entre le porte avion à 100 mètres, ombre gigantesque sur une mer d’argent, et nous.

 

Ils faisaient une ronde d’évacuation de blessés heureusement fictifs suite à un obus fictif lui aussi sur le pont. Un ballet aérien rien que pour moi, spectateur unique, au milieu de la méditerranée

 

La bronzette en mer pendant la coupure entre les deux services. Et quand on marche sur les murs dans la tempête qui fait monter les vagues jusqu’à la passerelle, ou qu’on monte dix marches d’échelle d’un coup quand le navire plonge frapper l’eau…

 

Et pendant les permes PME, Pierre, Mat, Eric, Amsterdam, Londres, Paris, Ham.

 

La douane qui nous choppe, Mat et moi, dans le car à la frontière Belge et nous confisque notre assortiment ramené d’Amsterdam. 16g, conso perso, 800 F d’amende et pas de casier ?

 

Bon d’accord, j’accepte la négo.

 

Mat s’est retrouvé à poil à tousser mains au sol pour rien, c’était moi qui avait tout dans ma trousse de toilette avec du parfum et du café pour tromper les chiens.

 

C’était pas un chien, c’était un douanier.

 

D’ailleurs, c’était un douanier malin, il a fait semblant de détruire notre dégustation Afghane dans les toilettes et l’a gardé pour lui et ses potes.

 

En septembre, stage de parapente avec Eric et Mat, j’en achète un, Eric aussi, Mat lui s’est fait peur en courant à 100 km à l’heure dans une presque falaise sans pouvoir s’arrêter, voile pliée.

 

En décembre, je fais entrer Mat en Extra à ma place chez Fauchon à la vente. Un jour Eric fait le client, il demande 2 tranches de jambon, Mat en sert 10, un morceau de foie gras, un kilo ça va ? Oui Monsieur. Des truffes, très bien une quiche au St Jacques…

 

Eric commence à s’inquiéter dur, il ne dit plus rien devient blanc et Mat rempli les sacs encore et encore. Il y a foule et 200 personnes font la queue dehors, sous les hauts parleurs qui diffusent Jingle Bells, mon beau sapin et vive le vent, en boucle comme à chaque noël.

 

Votre ticket, Monsieur. Eric va payer à la caisse centrale, 25 francs, coup de tampon, payé. Mat récupère le ticket, le pique sur le collecteur et donne les trois sacs remplis à craquer.

 

Oui, c’est à cause de Mat, s’il y a des caméras au-dessus des caisses d’Auchan, maintenant !

 

L’armée se termine, ça fait très bizarre, d’avoir eu un an où on décidait tout pour moi et de se retrouver libre d’avoir des projets. A vrai dire, ça fait même peur de retrouver cette liberté. J’ai réfléchi à m’engager, mais bon « tout ce qui ne bouge pas, tu le repeins et tout ce qui bouge, tu le saluts », la devise interne de la Marine, c’est pas mon truc. Le seul Commandant que j’ai salué en un an, a fait une drôle de tête en voyant mon geste maladroit. C’est bête, je l’aimais bien, c’était un gars avec qui j’avais partagé une excursion au Caire et à Louxor. J’étais le seul matelot avec 6 officiers. Heureusement, on était en civil. Mais ce n’est pas de ma faute, je n’ai jamais appris à saluer et à marcher au pas, parce qu’il faisait -20° en janvier 1985 quand j’ai fait mes 10 jours de classes à Hourtin, on ne pouvait faire aucun exercice dehors. Le lac était gelé et il faisait tellement froid qu’on avait même arrêté de briser la glace.

 

En sortant de l’armée, je suis allé travailler à St Germain, restaurant La Popotte, à côté du musée du prieuré, une sorte de petite folie que s’était payé le chef cuisinier du Pavillon Dauphine pour s’amuser avec sa femme et un couple de ses amis à avoir un restaurant à eux. C’était marrant, on n’avait pas de client, ils perdaient un fric fou, ce n’était pas mauvais mais très irrégulier. Au bout de trois mois, le chef a été viré, j’ai pris sa place mais pas son salaire.

 

Cet été-là, 1986, il y avait une expo magnifique sur Monet, le fauvisme et l’école du Pouliguen au Prieuré qui ramenait beaucoup de monde, et comme nous n’avions toujours pas beaucoup de client, à la Popotte, j’y suis allé. J’étais en train de visiter de rez-de-chaussée, quand la poutre maitresse qui supportait la salle du haut, s’est mise à craquer et à s’affaisser d’un coup de 50 cm en sa partie centrale. J’ai fait évacuer les gens en ouvrant les portes de secours et je suis allé voir les caissiers qui continuaient à vendre les entrées pour leur dire qu’ils arrêtent de faire rentrer les visiteurs et que leur musée s’effondrait.

 

Non, je n’ai pas décroché un petit Monet dans la panique et je n’en ai pas chez moi, c’est un regret qui me taraude encore !

 

Le week-end, on se faisait des ballades, des sorties Pierre, Mat, Eric, mais je trouvais qu’on tournait un peu en rond à fumer des joints à 3 et à ne, finalement, pas faire grand-chose. On lisait beaucoup, Mat et moi surtout. Pascal, Nietzche, on est allé dans le Morvan, A Dijon, rencontre avec un ami, d’amie qui fait sa thèse sur l’évolution du mobilier sixties dans Gaston Lagaffe. Je ne savais pas qu’on pouvait faire une thèse là-dessus, je m’en étonne encore.

 

Les gorges du Verdon, Cassis, varape dans les calanques au-dessus de l’eau. Rassuré ? à cinq mètres oui, mais à dix, quinze, trente mètres, mieux vaut ne pas lâcher …

 

En novembre, j’étais viré, sur un coup de colère de Thévenet qui en avait marre de payer nos salaires avec le sien. Je suis parti, je commençais, moi, à en avoir marre de la cuisine

 

J’ai quand même rappelé Thévenet pour m’expliquer, on s’est bien compris, il m’a dit de revenir vers lui quand je chercherai du travail parce qu’il avait un réseau.

 

Après deux, trois petits boulots sur paris, je l’ai rappelé en Janvier. Il s’est rappelé sa promesse et m’a mis en contact avec Bodiguel, le chef de cuisine du Venise Simplon Orient Express. Je suis allé à Londres en Overcraft signé un contrat anglais sur le sol anglais. Au début du mois de mars, j’ai commencé. Je n’étais pas trop mal payé, je me suis loué un deux pièces sous les combles à paris, Mat y venait régulièrement quand il ne continuait pas sa vie de bohème entre L’Angleterre et la France.

 

Avec son approche du théâtre, il faisait beaucoup d’expériences personnelles, certaines qu’il me racontait, d’autres que je ne saurai jamais et que je ne suis pas sûr de vouloir connaitre.

 

Trop souvent, je trouvais qu’il utilisait son corps comme un outil pour comprendre des situations nouvelles, l’effet de drogue…

 

Le théâtre pour lequel il devait se faire un catalogue d’émotion, le poussait à faire sans arrêt des mises en situation. Tout en étant timide avec moi, comme avec les autres, quand il se mettait en situation d’acteur, il n’avait plus aucune limite.

 

Il cabotinait et me faisait mourir de rire. On avait des discussions philosophiques, autour de Nietzche et l’Homme Dieux, ou sur la nature de l’art.

 

Je l’aimais toujours plus et ce devenait une souffrance de penser qu’il pouvait peut-être avoir chopé cette saloperie de Sida qui a accompagné les vies de toute notre génération et qu’il parte alors sans moi.

 

Des fois, je rêvais qu’on se fasse frère de sang comme les indiens pour être sûr qu’il ne meure pas en me laissant seul. Je n’étais, moi, pas libre dans ma tête et devenir homosexuel ne me tentait pas, je voulais élever des enfants, sans avoir de femmes ni de mari et devenir ensuite écrivain quand l’informatique qui allait se démocratiser me permettrait de supplanter le fait d’avoir une écriture et une orthographe de demeuré, illisibles.

 

9h30, un jeudi, gare du nord. Je montais pour la première fois dans l’Orient Express. Un allé simple pour Boulogne sur Mer pour emmener les passagers qui faisaient Venise-Londres et récupérer, 3 heures plus tard, les Londres-Venise. Le train est une œuvre d’art, art déco, sur Rail. Il y a le restaurant Lalique, le bar Laque de chine et le restaurant Marqueterie. C’était international de manière assez incroyable : Le propriétaire était un milliardaire Texan, propriétaire de la SeaContainers, Brittany ferry… qui avait remis le train abandonné sur rail, trois ou quatre ans plus tôt, les directeurs de train étaient Français et Anglais, les cuisiniers étaient Français, les serveurs Italiens, Les Stewart Anglais ou hollandais (quasiment tous gay), Les comptables Suisses et, après avoir tout essayé, nos plongeurs étaient finalement Cambodgiens. C’étaient les seuls qui tenaient le coup dans un placard d’un mètre carré pour laver les assiettes de deux services de 50 couverts et toutes nos casseroles et ustensiles. Je pense à vous souvent les gars.

 

Cette année a été une année de rêve. Nous étions 4 cuisiniers de 21 à 25 ans qui débarquaient à Venise et qui étaient accueillis par des étudiantes qui nous baladaient de fête, en plage, en île, en musée, nous faisaient visiter la ville. Il y avait Paola, Sylvia, Carola, Sylvia (encore), Christina, Carla et trois ou quatre autres encore. Nous allions boire du Fragolino (un vin rouge léger, pétillant, dont le cépage à un goût de fraise) sur les bords des canaux. Nous avions une journée complète de congé à Venise et deux nuits par semaine.

 

Après une semaine et deux allers retours, nous laissions le train à la deuxième brigade et nous avions une semaine de congé à Paris.

 

Comme c’était un train de luxe, le seul relais et château, qui ne soit pas un château avec le Concorde, nous avions des menus franchement top et une carte avec caviar, saumon fumée, foie gras… Tout était pré-préparé au Cipriani, un 5* de Venise qui faisait partie de la chaine VSOE et nous étions livré avec beaucoup de surplus pour être sûr de ne pas manquer. Comme on gâchait pas mal, je descendais à Paris avec un sac plein de saumon, caviar, truffe, foie gras, filet de bœuf… et je retrouvais Mat et des amis et amies de théâtre, Danois, Anglais, Grecs qui passaient chez nous et restaient quelque fois plusieurs jours. On mangeait le caviar russe à la louche, exprès bien sûr, dans des boites de 250 grammes de Béluga.

 

On se faisait des repas délirants dans ce deux pièces sous comble avec vue sur les toits de Paris et j’y ai croisé des gens extraordinaire.

 

Le seul problème était que même si j’étais toujours avec Mat, je n’étais toujours pas décidé à devenir homosexuel, pas plus que lui, et on passait au fur et à mesure pour de plus en plus de gens, pour un vieux couple, à 21 ans ! Et c’est vrai que nous avions nos scènes de ménages, nos habitudes de vie commune, notre envie l’un de l’autre et l’impossibilité ni de les réaliser, ni de nous projeter séparés dans la vie.

 

Et je sentais déjà que cette vie était une impasse, sans pouvoir l’exprimer parce que je l’aimais trop et que j’avais besoin de lui.

 

Je voyais passer le temps sans avoir de projet de vie et en sachant que j’étais à côté de ce que je voulais. J’avais mes amies Vénitiennes et mes amis du train mais je ne pouvais avoir de futur avec eux, du fait de mon amour de Mat.

 

Peut-être par hasard, peut-être pas, il est entré à la Servair, le service de restauration des TGV grande ligne. Il faisait un peu comme moi.

 

Puis il est parti en stage dans le Devon, il y était avec Franz un ami commun, Danois, que j’aimais beaucoup. L’école de théâtre était dans un très joli château entouré d’un parc anglais.

 

A la fin de cette année-là, quand nous revenions à Paris, Fabrice, Louis, Régis et moi, les quatre cuisiniers de la brigade, nous allions louer une voiture et on retournait à Venise passer le WE avec nos copines, on était invité chez les parents pour qui le prestige du célèbre train débordait sur nous. Nous avons dû le faire deux ou trois fois. Puis novembre est arrivé.

 

L’hiver le train s’arrête, il ne tient pas trop les températures négatives, les canalisations gèlent et les wagons sont très mal isolés et encore plus mal chauffés.

 

Fin de contrat pour moi. Je n’ai pas voulu rempiler une année de plus, je voulais changer de vie.

 

Je ne savais plus trop quoi faire ! Je me rendais compte que je ne voulais plus être cuisinier mais que je ne savais rien faire d’autre. Mat était en Angleterre, j’ai rendu mon appartement parisien, je l’ai rejoint pour le week end. Ça a été, comme toujours avec lui, une rencontre magique. Le château était dans une campagne anglaise bucolique à souhait. Il y avait Franz avec qui j’aimais débattre et plusieurs autres personnes sympas. J’ai appris que Mat projetait de partir à Athènes rejoindre des amis que nous avions accueillis à Paris, je décidais de l’accompagner en Janvier, de rester un peu à Athènes et de me faire une ballade en Grèce pendant que lui serait en stage.

 

En revenant de Londres, j’avais acheté une bouteille de Dubrovka au duty-free, j’ai bu quelques goulées pendant le vol, si bien qu’à l’atterro, je ne me suis pas réveillé. La PAF est venu me chercher. Dans la bagnole j’entendais les quatre balaises rigoler de moi, je me suis rebellé. Ils ont arrêté la voiture, m’ont passé à tabac, assommé, remis dans la voiture. Je me suis réveillé en cellule dans une sous zone de Roissy. J’ai demandé ce que je faisais là. Ils m’ont répondu « ta gueule » et un gars a pris une bombe lacrymo en me menaçant de m’asperger dans la cellule. Ses collègues lui ont dit non.

 

Pas pour moi, uniquement pour ne pas avoir besoin de sortir du poste pendant que j’étoufferai enfermé derrière les barreaux. J’ai compris qu’ils avaient l’habitude de ce genre de torture.

 

Ils m’ont fait sortir à 8h du mat, j’avais la gueule en sang, une plaie au crane, ils s’étaient amusé à découper ma carte d’identité en morceau d’un demi centimètre carré. Je n’avais pas un rond, j’étais seul, je ne savais pas trop où j’étais dans ce quartier pourri.

 

J’ai rejoint Pascale, celle des Bonnes de Jean Genet. Elle m’a soigné, consolé, toujours comme un enfant. Et le soir je suis retourné chez mes parents, qui avaient entretemps, deux ans plus tôt, déménagé dans la ferme de Ham qu’ils avaient agrandie et remise à neuf.

 

Je ne savais pas trop quoi faire, j’étais secoué et paumé.

 

Mon père m’a engueulé, m’a reproché ma vie de glandeur, a donné raison à ces salauds. Il n’a pas osé parler de Mat, mais je savais que la question le taraudait mais qu’il avait plus peur d’apprendre la réponse que de ne pas savoir.

 

Je n’ai rien dit, je me suis juste souvenu qu’il ne faudrait pas que je sois comme ça avec mes enfants et j’ai mis ce souvenir avec plein d’autres qui m’ont permis de ne pas refaire les mêmes bêtises que lui ou d’autres avec mes gosses. (Même si j’en ai certainement fait aussi mais pas les mêmes).

 

De toute façon, je savais que dans six semaines, je partirais en Grèce. J’emmènerai mon parapente.

 

Athènes, la Placa au pied de l’acropole, des Grecs survoltés et glandeurs en même temps, qui ont le culte de l’engueulade. Maria était une fille de bourgeois, elle avait un copain régulier baba cool joueur de luth (du bouzouki, de mémoire), qu’elle était venu faire cocu chez moi à Paris avec Franz. Ça tombait bien, je trouvais le joueur de luth inintéressant. Elle avait un grand appartement où on vivait à 6 ou 7. J’y suis resté une semaine très sympa, puis je suis parti en ballade dans les iles des Cyclades. Je dormais dans la nature, roulé dans ma voile de parapente. Puis j’ai fait l’intérieur de la Gréce, le Péloponnèse, les grands sites, les monastères des Météores. Et Corfou, le volcan.

 

Deux heures d’approche dans les oliviers, les piquants, puis un pierrier.

 

Il fallait monter encore. Ma première voile s’appelait une Drakkar et volait comme son nom l’indiquait ! Il fallait partir de haut pour ne pas atterrir dans les oliviers.

 

Enfin presque le sommet, une pente forte où il ne fallait pas trop se rater, les oliviers, les villas de bords de mer, la plage où je voulais atterrir. J’étalais la voile, je m’harnachais, récupérais mon sac à dos, le vent était bon, magnifique !

 

Un vol court mais superbe. Nos premières voiles de parapente étaient plus des parachutes que des planeurs. La plage, posé face au vent, à la brise, à la mer, je gardais ma voile gonflée au-dessus de ma tête, le soleil se couchait, un moment d’éternité. Une femme qui s’était approchée m’a dit que j’étais très beau dans ce paysage. Je trouvais aussi.

 

Je retournais à Athènes, quelques soirées avec Mat, puis au port du Pirée, trouver un bateau de retour, négocier le prix, je voulais passer par Brindisi, m’arrêter voir des cousines des Vénitiennes à Bologne et faire un stop à Venise, voir Carla. Je me suis fait inviter à Bologne et j’ai mangé la pasta avec Carla et ses parents dans leur palais au-dessus du grand canal, en face la gare Santa Lucia.

 

Mat restait en Grèce presque un an.

 

Je rentrais, je ne me rappelle plus trop de ce début d’année 1988 après janvier, j’ai dû sans doute bosser un peu, mais rien de notable. Mat était parti pour plusieurs mois, il me manquait. Je ne savais plus ce que je voulais faire, j’avais pris la cuisine en grippe. Je décidais d’aller traverser les Pyrénées en rando et parapente, on était fin mai. J’ai refait mon sac et je suis parti pour rejoindre le seul coin que je connaissais la bas, Barèges.

 

A peine arrivé, je suis allé à l’atterro, c’est le point de ralliement de tous les pilotes.

 

Alain, le directeur fondateur de l’école de Delta m’a reconnu et expliqué qu’il recherchait un moniteur pour la saison, 3 mois jusqu’à fin août. Je n’avais jamais enseigné, mais il s’agissait d’accompagner les élèves au décollage et de s’assurer de leur sécurité, j’étais payé au smic (et au black aussi), j’avais une 504 pourrie de fonction, mais que je pouvais utiliser dans la vallée et je pouvais aussi aller dans un gite où je serais logé à tarif préférentiel.

 

C’est là que j’ai rencontré Didier, José, Julien, Laurence, Louise, Florence, Isabelle, Ronan, Luc, Marie, Yannick…. Il y avait des ingénieurs, des aiguilleurs du ciel, des entrepreneurs du BTP belge, un Journaliste de TF1, un spationaute, deux archéologues, des jeunes, des moins jeunes…. Ils restaient deux ou trois semaines, parfois un mois. On devenait amis. Je gérais leur stress et leur peur et tenait les câbles de leur ailes pour qu’ils décollent à l’assiette parfaite.

 

Je volais sous une Vampire, souple et stable, je suivais les buses dans les thermiques qu’elles me montraient, et le plan des rues de Luchon, 1200 m au-dessus des voitures.

 

Au gite, c’était la maison du bonheur, il y avait des musiciens, plein de pilotes, des amis. Quand il y avait du brouillard, on restait couchés, dès qu’il faisait soleil, on allait voler. Pendant qu’on montait vers les sommets d’où on décollait, j’organisais des conférences avec mes élèves, sur le LASER, la Météo, les voyages spatiaux, le trafic aérien, l’archéologie… selon ceux que j’avais à bord. C’était eux qui parlaient.

 

Le 14 août, une sorte de bobo parisienne branchée de la pub est arrivée dans notre paradis plutôt baba, lui, que bobo.

 

Elle sortait avec un pote pilote psychanalyste. Je lui ai dit qu’elle avait un pantalon de bourge parisienne et qu’elle n’était pas en phase avec le paysage. Le soir du 15 août, on était allongés dans l’herbe à faire des vœux à chaque étoile filante, on voulait des enfants, une maison, une piscine, voler, un 4x4, voyager. Chaque vœux était le même pour elle, comme pour moi et on a été d’accord en tout, toute la nuit, jusqu’au matin.

 

Le 16 j’allais à St Lary avec elle, acheté, le même pantalon que j’avais dénigré la veille. Le soir je dormais avec elle pour la première fois. Le lendemain, elle appelait son mec à Paris pour lui dire qu’elle restait 15 jours de plus. Elle s’appelait Ariane.

 

Dès le début, je lui ai expliqué que j’avais deux potes inséparables de moi que je n’entendais pas perdre, Eric et Mat.

 

Elle et moi étions amoureux fou et foufou aussi, elle était d’accord, on était entourés d’amis.

 

Eric nous a rejoints pour voler et profiter un peu de l’ambiance. J’ai téléphoné à Mat et j’ai proposé à Ariane qu’on se fasse une balade en Grèce en septembre où on était invités 10 jours à Athènes et à Corfou dans la maison de Maria. J’ai appris que Mat partait en Inde ensuite avec des Grecques.

 

On ne s’est quasiment pas quittés jusqu’au départ pour Athènes. On est passé à Ham. Elle a passé haut la main l’épreuve familiale incluant un repas avec ma sœur handicapée qui mangeait avec les doigts, en mettait partout et proposait de l’embrasser ensuite. On est allé à Cherbourg, j’ai passé l’épreuve de sa famille qui me mesurait à l’aune de son ex qui était ingé télécom. Puis on a décollé pour Athènes.

 

Ce voyage a été, comment dire… spécial.

 

J’avais un doute sur la sincérité d’Ariane, non pas que je pensais qu’elle avait fait semblant, mais parce que c’était facile de tomber amoureuse du beau moniteur sportif, chemise ouverte, leader de groupe, sûr de lui, calme et posé, qu’elle avait vu.

 

Il fallait que je lui montre un autre moi, celui qui picolait avec ses potes, qui fumait de l’herbe et qui était sans doute, un peu amoureux d’un garçon.

 

Mat s’est montré à la hauteur, même s’il a semblé apprécier Ariane, il n’a pris aucun gant. Il était fauché. Quand on était au resto, il récupérait les assiettes non terminées des clients partis à côté et les fonds de bouteilles. Je restais des heures à lui parler, à faire le point, à picoler aussi un peu. Un soir Ariane a craqué, on s’est disputés pour la première fois, elle m’a demandé si j’étais homo. Je lui ai dit qu’elle était amoureuse d’une image fausse de moi qu’elle voyait maintenant une autre partie de ce que j’étais, bohème, capable de dormir dans un fossé, détaché de l’argent qu’elle aimait, aimant prendre des cuites avec mes potes et que je continuerai de voir Mat et Eric.

 

Elle m’a juré qu’elle m’aimait et qu’elle me voulait pour père de ses enfants.

 

C’est là que j’ai compris qu’elle disait vrai et en connaissance de cause. Je l’ai cru.

 

Je me suis rapproché d’elle et j’ai définitivement su qu’elle serait la mère de mes enfants. Pas ma femme, je n’ai jamais promis aimer toujours.

 

On a fini le séjour et on est revenu en France plus amoureux que jamais. Eric s’est trouvé une copine aussi, petite comme sa mère, autoritaire et pas très maline, je l’ai revu quatre ou cinq fois. J’ai toujours eu l’impression qu’il avait épousé sa maman.

 

Il y a eu ce jour de l’an magnifique chez Jeanne et Bernard, on y était tous Mat, Eric, Ariane, la moitié d’Eric, d’autres gens que j’aimais beaucoup ; le 1er Janvier 1989, je partais avec Ariane m’installer à Montpellier pour monter une école de parapente avec Alain qui quittait les Pyrénées pour la ville. Mat partait pour l’Inde, Eric partait pour Lyon.

 

Les liens avec Mat se sont distendus un peu, j’ai su par Jeanne bien plus tard, qu’il avait eu du mal à passer la séparation. Trois mots qu’elle a laissé échapper en se demandant après si elle avait bien fait de les dire. Ce n’était pas grave, je le savais, moi j’avais eu Ariane pour passer le cap de notre séparation, pas lui.

 

Le voyage en Inde ne s’était pas bien passé, il avait été gravement malade et les grecques l’avait littéralement abandonné, enfin je crois, je ne sais plus tout de lui, maintenant.

 

Après l’inde, il y a eu la Russie, la Pologne. Il est passé nous voir dans notre toute petite maison au bord d’une rivière de ruffe rouge où on se baignait. Et où je faisais de l’escalade avec mon bébé de 8 mois sur mes épaules (Mon fils a passé cinq ans, perché sur mes épaules comme un Koala, il y dormait, surveillait ce que je faisais, la cuisine, les ballades, l’escalade, les course. Je l’avais parfois en guidant des élèves en vol en radio. Un jour dans un magasin, j’ai vu Ariane arriver sans lui, j’ai eu très peur. Je croyais qu’on l’avait oublié,perdu, j’avais juste oublié qu’il était sur mon dos)

 

Mat a ramené un petit papillon en bois à roulette de Russie ou de Pologne pour lui, puis il est reparti vers la Norvège.

 

Après la Norvège, il a eu envie de se stabiliser. Il s’est trouvé une troupe un peu institutionnelle au Chambon, en haute Loire chez les Justes. Il y est resté plusieurs années, je suis allé le voir une fois, au début. Deux ans plus tard, il a appris qu’il avait un fils qui avait un an. Une scénariste norvégienne qui voulait un enfant et qui l’avait choisi sans le prévenir. Son fils s’est partagé entre la Norvège et la France, je crois que Jeanne a adoré, une fois la surprise passée, pouvoir pouponner ce petit fils inattendu. Il a maintenant 21 ans.

 

Après plusieurs années au Chambon, il y a eu un clash. Mat est parti. Un peu déboussolé, il ne voulait plus faire de théâtre. Il aimait le bois, il est devenu apprentis luthier, il travaillait rue de la Roquette et fabriquait et réparait des violons, il est revenu aussi dans la grande et chaude maison familiale où il pouvait voir son fils plus facilement que n’importe où quand il venait pendant les vacances scolaires.

 

J’ai été mangé avec lui au restau, un moment trop bref, mais je ne voulais ni ne pouvais retomber en addiction de lui. Je lui ai dit prochain rendez-vous dans 10 ans et je crois que j’ai à peu près tenu parole, il y a 3 ou 4 ans, j’ai perdu une tante qui habitait près de chez lui. À l’enterrement, il y avait mes parents et Jeanne et Bernard que je n’avais plus revus depuis 15 ou 20 ans. C’est là, que Jeanne m’a dit que la séparation avait été rude pour Mat et que maintenant, il avait une amie, une vraie. Et qu’il était installé à son compte, spécialisé dans un type très particulier de violon et d’archets. Je leur ai demandé son adresse et de ne rien dire et je suis allé le voir sans le prévenir. On s’est retrouvé immédiatement.

 

Il m’a montré les bois exotiques rares, qu’il travaille pendant des mois avec toujours le risque que la pièce se fende au séchage et que tout ce temps soit perdu. Les crins issus de la queue d’une race de chevaux de Mongolie, qu’il utilise pour les cordes d’archet des viols de gambe, il y a les blanc et les noires qui ont des caractéristiques différentes… j’ai passé un moment d’éternité avec mon ami de toujours et quand je l’ai quitté en lui disant, de nouveau "à dans dix ans", je savais que j’étais toujours amoureux de cette âme belle, noble, qui avait enfin trouvé sa voix, qui s’était apaisé.

 

Il y a un an et demi, j’ai appris qu’il avait eu une fille. Je ne l’ai pas appelé et il y a un mois, j’ai longuement parlé avec Jeanne à l’occasion de la mort de mon père. Elle avait justement sa petite fille en garde. Quand, il m’a contacté pour me transmettre ses condoléances j’étais en messagerie, je l’ai rappelé sur répondeur aussi, pour lui dire que ça ne faisait pas dix ans, qu’il avait rompu le pacte, mais que j’étais heureux qu’il l’ai fait et que ses paroles m’avaient fait du bien.

 

PK

 

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