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Une nouvelle Genèse - la Pierre Noire

LIEN VERS LE SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG

SECTION Nouvelles, Journal et portraits intime

 

Une nouvelle Genèse

 la Pierre Noire

 

 

Avant propos :

Le texte que je publie ci-dessous est sans doute le plus important pour moi de tout ceux que j'ai écris. Mon but était, il y a deux ou trois ans, d'offrir une synthèse à mes enfants, de ce que j'avais appris pendant 45 ans.

Vous verrez que le rythme en est vertigineux, c'est normal, j'y accélère 4,5 milliards d'années en un peu moins d'une heure de lecture !

 

Mais c'est aussi un texte structurant, qui en reprenant le fil dans le sens historique, m'a permis de comprendre énormément de chose, j'espère qu'il en sera de même pour vous.

 

 

La pierre noire

 

La pierre :

- Hihihi, ça me chatouille ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Encore un de ces insectes, ils se pensent tout permis, ceux-là. Ils se glissent partout.

Veux-tu t’en aller !

 

L’éphémère :

-Humm c’est chaud, c’est doux, c’est lisse ! Ça n’a aucun goût ! Ça ne sent rien, mais ça me chauffe les pattes ! Quel monde merveilleux, quel paradis ! Je nage, je vole… c’est… c’est… c’est… Mais, c’est une éphémère ! Houhou ! Beauté, je suis là !

 

-Arrête de te dandiner comme ça ! Est-ce que je bouge moi ? Hihihi, mais arrête, c’est énervant à la fin ! Un siècle que je suis là, au bord de cet étang et chaque printemps, c’est pareil ! Des dizaines, des centaines de bestioles volantes, marchantes et rampantes qui viennent profiter de ma chaleur. Toutes pensent être au paradis ! Tu parles !

 

- Viens, regarde, sent la chaleur de cette pierre. Vois sa couleur, elle est noire, tellement noire qu’on se perd à la regarder. Viens ma beauté, approche, laisse-moi te sentir… humm, tu es faite pour l’amour. Danse pour moi, montre-moi ta force, prouve-moi que tu seras la meilleure mère de ma descendance.

 

- ça y est, oui ! Je ne suis pas un plumard ! Ah ces maudites bestioles, toujours à copuler. Et celle-là est pire que toutes les autres. Pensez, un éphémère… il est sorti de l’eau après que la rosée soit séchée et il aura disparu avant la nuit. Il ne sait même pas ce qu’est le noir, il n’a jamais vu une étoile, il pense que la vie se passe dans un paradis de lumière, de couleurs, de fleurs, de sucre, de parfums et de lucre. Mieux que ça ! Il a l’impression que le monde, l’univers ont été faits autour de lui, dans le seul but de lui offrir un éden à la mesure de sa personne et de son envie de plaisir. Comment peut-on être aussi bête !…

Bête, oui c’est le mot : la bête est vivante et le vivant est bête. Tellement bête que le vivant pense être maître de son futur, connaitre son passé et choisir son présent.

S’il savait… S’il savait qu’il n’est qu’une complication, une complexification, plutôt ! Une complexification générationnelle.

Si je commence à lui parler comme ça, il ne risque pas de comprendre.

 

D’ailleurs il est déjà parti. Il poursuit madame qui fait semblant de fuir. Toutes pareilles ! Ça y est, il l’a attrapée. C’est déjà fini, elle repart vers l’eau pondre ses douze mille œufs. Si elle n’est pas mangée avant par un oiseau ou un poisson, ses larves s’y nourriront plusieurs mois durant avant de sortir pour revivre encore cette journée de paradis.

 

Comment je le sais ?

Vous êtes incorrigibles ! Vous êtes comme vous êtes et vous mesurez toute chose selon votre expérience. Vous ne pensez pas que d’autres puissent voir ou savoir ce que vous ne comprenez pas. Il ne vous vient pas à l’esprit que quand on est comme moi, vieille de quatre milliards et quatre cent cinquante millions d’années on voit les choses différemment.

 

Ce qui, pour vous, est immuable, comme l’océan ou les montagnes, pour moi, bouge, transporte, soulève. Le vivant va trop vite ! Il oublie la réalité ! Il se croit créature, alors qu’il n’est que résultat.

Comment, qui je suis ? Mais je suis une pierre noire. Un minéral si noir que la lumière s’y perd. Tellement belle que certains êtres m’ont adorée comme une déesse.

D’autres ont combattu pour moi. Beaucoup m’ont transportée, enfermée ou exposée comme un trésor. Chacun a cru me posséder, alors qu’ils ne faisaient que me déplacer, changer ma route.

 

Eternelle ? Non, je ne suis pas éternelle ! J’ai payé pour le savoir ! Mais je suis solide, très solide ! Et surtout, je suis patiente ! Infiniment patiente…

Mon existence, vous voudriez connaître mon existence ? bien sûr que je peux vous la raconter. D’ailleurs, c’est ce que je sais faire de mieux. Quand un hasard, un cataclysme, ou un de ces maudits petits êtres vivants grouillants m'enfouissent sous la terre, il ne me reste plus que mes souvenirs.

Alors je me les raconte, je les mets en forme et je les enjolive en attendant de revoir le jour et l’animation. Mais attention, je vous préviens, quatre milliards et demi d’années, c’est long ! Et puis, vous allez être déçus, mon histoire, c’est un peu la vôtre, mais votre petit bout d’éternité est bien plus court que le mien qui n’est pourtant pas si long ! Vous ne prenez vraiment pas beaucoup de place dans mes souvenirs !

 

Mon histoire commence dans le froid, la nuit et le silence, au fin fond du système solaire, ce grumeau, cette poussière, cet atome de galaxie. De là où j’étais alors, le soleil apparaissait aussi petit et aussi froid qu’une étoile la nuit ici.

Le jour n’existait pas. De temps en temps d’autres pierres comme moi, se fracassaient l’une contre l’autre dans un silence absolu. C’était la seule animation. Heureusement, le froid intense engourdissait suffisamment pour faire oublier le temps. Nous étions des milliards de cailloux, petits et gros à tourner lentement sans nous voir mais en nous sentant à distance, pendant ces millions d’années terrestres.

 

Cela faisait donc une éternité que je somnolais ainsi, quand, d’un seul coup, sans que je ne m’y attende, venue du néant infini, une comète géante traversa le nuage que nous formions. Comme des milliers de mes voisines, je me suis retrouvée projetée par le choc titanesque, puis happée par sa masse, prisonnière de son attraction, je me suis laissée entrainer dans la course.

De ma torpeur glacée, je me suis retrouvée filant à une vitesse folle, satellite déjà essoufflé d’un gigantesque bloc de glace, entourée de million de pierres, prises comme moi dans cette énergie fantastique.

 

Il m’a fallu plusieurs dizaines d’années pour me rendre compte que dans notre course folle dans le vide, il y avait un seul point immobile et grossissant : le soleil. Après deux cents ans de trajet dans le noir absolu, nous en sommes arrivés à un moment où la taille de l’astre doublait régulièrement. J’étais sûr que nous allions tomber sur lui, mais j’étais fascinée par la lumière qui peu à peu éclairait ce qui m’entourait. La chaleur que je ressentais beaucoup plus fortement que la blanche comète que j’escortais, était quelque chose de nouveau pour moi. Cela me ravivait.

 

Le temps passant, ma compagne de glace avait fondu. De solide, elle était devenue ruisselante et de ce liquide, elle se transformait en gaz. Nous étions entourés de sa masse immense et diffuse qui se durcissait à notre ombre et se sublimait au soleil.

L’étoile était de plus en plus proche et je sentais tout à la fois son vent de lumière qui repoussait la vapeur de notre comète au plus loin, et son attraction terrible qui attirait chaque corpuscule massique vers son centre. La chaleur faisait maintenant fondre ma matière que je croyais pourtant inaltérable. Plus nous approchions de l’astre, plus nous accélérions. Certaines petites roches proches de moi, fusionnaient et me rejoignaient pour ne plus former qu’une seule goutte liquide et brulante. Touchée par cette énergie immense, je n’étais plus noire mais je rougeoyais comme une flamme. Alors que nous n’étions plus qu’à quelques milliers de rayons du centre de l’astre et que j’étais devenue certaine que mon plasma fusionnerait au cœur de l’étoile merveilleuse, je sentis soudain qu'entraîner par notre vitesse folle, nous allions dépasser le centre de gravité de notre système !

 

Alors que je me voyais déjà gazéifiée, diluée et perdue dans la fusion gigantesque, l’énergie diminuait progressivement. Les cailloux qui m’avaient rejointe cristallisaient avec moi au fur et à mesure et j’avais presque triplé de volume. Nous avions maintenant une couleur jaune clair lumineuse. L’énergie baissait encore et je me sentais glacée à l’ombre et fusionnante à la lumière. Heureusement les multiples chocs m’avaient naturellement mise en rotation, cela me permettait d’égaliser ma température. Je me voyais repartir vers le néant glacé avec ce petit regret de n’avoir pas fini dans cette alchimie merveilleuse.

 

À peine trente années plus tard, alors que, refroidie, je m’étais fait une raison, je sentis notre trajectoire s’incurver de nouveau. La comète qui s’était calottée de glace, semblait vouloir repartir vers la lumière. Petit à petit, elle incurvait sa course autour d’un point d’attraction, qui était proche du centre du système solaire. Mais non ! Cette fois, quoique tournant autour, nous passâmes trop loin pour que je ressente la vraie chaleur, celle de la fusion absolue de tous les corps.

Je crois qu’il m’aura fallu près de mille ans pour comprendre que la comète qui m’avait capturée dans sa trajectoire avait finalement une rotation régulière, quoiqu’elliptique, autour de l’astre solaire. Tous les deux cent cinquante ans nous venions frôler l’étoile, nous la dépassions puis nous revenions et repartions ensuite vers le fin fond du néant.

 

Plusieurs centaines de milliers de fois, j’avais refait ce trajet. Tous les deux cent cinquante ans, je fusionnais sous la caresse irradiante de l’astre, je me fondais avec l’une ou l’autre de mes compagnes, ou, au contraire je me séparais d’une goutte brûlante, puis je cristallisais de nouveau et repartais vers les froids absolus de l’interstellaire.

 Alors, que j’avais cessé de compter ce rythme sans cesse rebattu, il se passa quelque chose d’extraordinaire : Dans le vide infini, à proximité de l’étoile qui nous aspirait vers son centre, je sentis la puissance d’une attraction différente. Gigantesque et imperturbable, une planète géante qui tournait, elle, beaucoup plus proche et régulièrement, autour de l’astre, nous prit dans son imposante attraction. Comme un second soleil, elle incurva notre course, nous empêchant cette fois d’aller au plus près du centre du système.

 

Plus rien ne serait jamais pareil ! Au lieu de fondre, je ne faisais plus que chauffer légèrement. Au lieu de plonger dans la nuit glacée, notre ellipse nous gardait maintenant dans le cercle des planètes. Au lieu de deux cent cinquante ans, notre révolution se faisait en soixante-dix années terrestres.

Déjà, je m’étais habituée à ce nouveau rythme, quand, à peine dix millions d’années plus tard, une nouvelle influence se fit sentir à son tour. Dès le début, je sus que ce serait déterminant pour la suite. En effet, au lieu de sentir un frein distant qui influençait notre course, ce nouvel événement était sur notre trajet. Alors que cinq cent mille fois nous étions passés à cet endroit de notre révolution, voilà que devant nous, par un incroyable jeu d’improbables se trouvait une planète. Un million de fois plus grosse et deux cents fois plus lente que nous. Non seulement elle ne se pressait pas de nous libérer la route mais elle nous attirait en plein sur elle. Notre vitesse croissait sans cesse. Alors que la calotte de glace encore froide me précédait, je vis d’abord celle-ci se sublimer. En quelques secondes, un instant, elle disparut pour se confondre avec la fine peau de gaz qui entourait l’énorme minéral dans une tempête magistrale. Pour ma part, comme dans le vent solaire à côté de l’astre, je me mettais à fondre, mais ce n’était pas la fusion progressive que j’avais connue ! Non ! Là, des molécules de gaz me fouettaient. Elles arrachaient en un temps infime des particules de ma surface.

 

Plus j’avançais vers le cœur bleu de cette masse, plus je me désintégrais en un feu d’étincelles dansantes. Si je n’avais pas progressivement grossi pendant autant de temps, je crois que ce gaz m’aurait consumée tout entière comme la plupart de mes compagnons de route ! Mais non ! Cœur de pierre dans une boule de feu fusionnante, je sentis soudain un contact d’une violence inouïe. Chaude comme un morceau de soleil, je rentrais maintenant dans un environnement liquide que je pulvérisais à mon tour. L’eau à mon contact se transformait en gaz avant même de me toucher. Je projetais au plus haut de l’atmosphère de la planète une colonne de vapeur blanche et de poussière, qui couvrait déjà le quart de l’hémisphère gazeux. Mon énergie était telle que j’avais inversé les vents. Sous mon souffle dilaté, toutes les molécules liquides et gazeuses habituellement harmonisées par la gravité, fuyaient la zone d’impact. J’avais ouvert un trou béant dans l’atmosphère et l’océan. Ce trou avait servi d’échappatoire à mon énergie trop colossale et démesurée pour cette planète et je n’étais pas encore arrêtée ! L’eau en se vaporisant m’avait durcie de nouveau, mais elle n’avait eu que peu de prise sur ma vitesse. Entourée de ma bulle bouillonnante, je venais maintenant frapper en plein le plancher.

 

En un instant, une onde ronde et formidable fit surgir des montagnes de pierre, de feu et de lave à cinq cent kilomètres autour de moi. Sous le choc, je sentais la masse entière de la planète accélérer en une secousse tellement violente qu’elle fit jaillir des océans de lave de l’autre coté de la sphère. Un raz de marée gigantesque et furieux revint combler le vide béant que j’avais laissé. Alors que tout avant était silence, quand ma course s’était enfin arrêtée et que mon énergie semblait enfin s’être harmonisée avec celle de la planète, je m’aperçus que j’étais arrivée dans un monde de bruits. Dans un fracas épouvantable, l’eau revenait de partout. Les flots furieux se frappant l’un l’autre, explosaient en vagues géantes vers le plus haut du ciel. Une onde de raz-de-marée partit tout autour du globe. Elle en fit plusieurs fois le tour dans un chaos épouvantable bondissant dans les vallées au-dessus des continents. Puis le calme revint, je n’entendais plus que les ronchonnements du minéral qui se remettait du coup reçu. Après le cataclysme que nous avions causé, la poussière avait obscurci le ciel. L’atmosphère était secouée d’orages titanesques. Je sentais le sol trembler spasmodiquement.

 

J’avais l’impression que mon arrivée n’était pas passée inaperçue !

 

Mon système, le mouvement que je formais avec mes congénères dans l’espace, avait fini sa ronde. L’eau de ma comète s’était confondue avec l’atmosphère et l’océan de la planète. Les plus petites de mes congénères s’étaient consumées et celles qui comme moi, avaient réussi à toucher la planète étaient ensevelies sous plusieurs centaines de mètres de roches et des kilomètres d’eau. Pour ma part, je m’étais brisée en plusieurs morceaux épars sur quelques kilomètres de surface. Je croyais pouvoir me rendormir pour une nouvelle portion d’éternité dans ce noir absolu au milieu de la matière.

Et pourtant !

À peine cent mille ans plus tard, je reconnus un bruit identique à celui que j’avais causé. C’était la fin de ma tranquillité !

 

 J’étais arrivée sur une planète tellurique. Sans compter les accidents avec les météorites, régulièrement des frissons secouaient la partie solide du minéral. Petit à petit, alors que je me pensais à l’abri, la gangue de roche qui me protégeait se trouvait soulevée vers le haut. À peine un demi-million d’années plus tard, alors que, progressivement, j’avais senti diminuer la pression, j’entendis un craquement plus fort et plus proche que d’habitude. En un instant la roche solide qui m’entourait se fendit. Arrêtées par ma dureté naturelle, les deux moitiés, restaient accrochées, comme soudées chacune à l’une de mes faces. Par la fente de la pierre, je sentais régulièrement les changements se faire : jour, nuit, jour, nuit… puis froid, chaud, froid, chaud… et l’eau enfin. Chaque fois que le froid venait, je sentais chacune des molécules d’eau se dilater et pousser sur tous les interstices de la roche qui m’emprisonnait. Quand le soleil, que je devinais, chauffait la pierre, j’entendais tout autour les claquements secs de la matière qui cédait à la dilatation qui suivait le froid.

 

Dans un tremblement de ma petite montagne, je fus projetée à l’air libre. Ce que j’avais deviné par les sons et les vibrations que je ressentais au fond de mon cocon de pierre n’était qu’une pale image de la réalité. Fini la sérénité des mécaniques célestes simples, les longues ellipses interplanétaires régulières, fini le calme des profondeurs. Tout en ce lieu était un enchevêtrement de systèmes interdépendants. En un mot : un chaos !

En un seul jour, je passais de la nuit noire que j’avais connue aux confins du système solaire, à une lumière diffuse et générale. Dix fois par jour, le ciel changeait de couleur. L’alternance de chaleur et de froid déplaçait les vents. En bord des mers, les vagues s’attaquaient aux rivages. Plusieurs fois l’eau violente glacée ou tiède, tombant du ciel, venait me fouetter sur le sol. Elle m’entraînait parfois avec elle, en courant dans les vallées pour retourner à l’océan. Dix fois, j’ai replongé au fond des mers et dix fois, je suis ressortie par le mouvement d’une plaque, d’un continent, d’une éruption.

Des millions de systèmes suivant des rythmes différents se superposaient les uns sur les autres. L’obliquité de la rotation terrestre créait des saisons, puis, tous les cinq mille ans tout s'arrêtait, les pôles se recouvraient d’une glace craquante qui ne laissait qu’une frange brûlante à l’équateur. Sept mille ans plus tard, les saisons revenaient.

Le poids des tonnes de glace appuyait sur la terre qui s’enfonçait. La convection due au cœur chaud de la planète faisait glisser les terres, comme le fond des océans. Régulièrement une comète ou une météorite géante venait secouer le tout.

 Je trouvais ici ce que je connaissais déjà : Des systèmes qui perduraient dans leur portion d’éternité mais au lieu d’être autonomes et simples, ils s’additionnaient avec des forces différentes. Ils se conjuguaient soit en s’amplifiant l’un l’autre, soit en s’annihilant. Leur durée de réalisation répondant à des rythmes distincts, il n’y avait jamais d’instants parfaitement identiques à un précédent, seulement des ressemblances, des conjonctions, des coïncidences.

 

Pendant plusieurs centaines de millions d’années, j’ai vu les terres s’enfoncer et ressurgir, s’écarter et se réunir, la mer se soulever et envahir les terres, des vents plus violents que des rivières en crue. J’ai vu la roche se transformer en sable et le sable de nouveau en roche. J’ai vu les éclairs frapper des millions de fois le sol, la mer et l’air, j’ai vu des volcans remonter la lave et les métaux du fin fond du noyau terrestre et les mélanger à l’eau. J’ai vu l’eau, sans cesse grimper au plus haut de l’atmosphère, s’accumuler sur les plus hautes montagnes, laver le sol, dissoudre des centaines de matières différentes puis s’évaporer en les cristallisant. À des pressions différentes, à des températures différentes, sous des rayonnements différents, j’ai vu les atomes se combiner et se séparer, des molécules de plus en plus grandes et complexes se stabiliser.

Plus le temps passait, plus le nombre d’étapes se succédait, plus la planète se complexifiait.

Mais il y eut pire encore !

 

 Je ne crois pas avoir vu le moment précis de l’événement, mais le résultat a été vite perceptible : J’étais alors au fond de l’eau. Bien plus petite que la jolie fleur de sel qui cristallisait sur ma surface à chacune de mes sorties de l’océan, une molécule complexe, réussissait à piocher les éléments simples dans les atomes dissouts de l’eau et à les assembler selon une géométrie qu’elle prédéterminait. Mieux qu’un cristal, elle était capable de se répliquer à l’identique en coupant des molécules en atome puis en les réassemblant à son image. En un instant le vivant était là ! En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il avait déjà envahi l’eau des océans terrestres. Et en moins de temps qu’il ne me fallait pour sortir de l’eau, Il s’était déjà spécialisé pour tirer sa substance en fonction des matières disponibles !

 

 Mais je vais trop vite ! En réalité, le vivant ne décida rien ! Simplement son degré de complexité, sa possibilité de réplication, ses variations lui permirent, de trouver des formes adaptées à tous les milieux. Si ses fonctions lui permettaient de puiser le carbone, l’oxygène, l’hydrogène, l’azote… et que ces matières étaient disponibles alors il se reproduisait. Partout où il trouvait à manger, il pullulait. Le vivant avait faim ! C’était son moteur et sa limite.

Dès qu’un espace, une niche, était disponible, l’une des erreurs de ces petits êtres insignifiants de petitesse trouvait moyen de s’y mettre. Elle s’y propageait tant qu’elle trouvait pitance et ses congénères devenaient si nombreux qu’ils transformaient le milieu.

 

 Dans un premier temps, je ne les avais pas pris au sérieux. Ils allaient si vite à se reproduire qu’ils s’asphyxiaient eux-mêmes. Leurs rejets modifiaient tellement l’environnement, qu’ils se condamnaient à la disparition. Mais, je dus déchanter : leur variabilité était d’une efficacité que je n’avais jamais vu encore. Après une succession de générations explosives aussi vite disparues qu’apparues, vint le vivant « mortel ». Celui-ci se reproduisait plusieurs fois, parfois avec de petites variations, puis il disparaissait. Sa mort laissait la place à sa descendance en lui évitant l’asphyxie et celle-ci en variant peu à peu, produisait des lignées qui pouvaient migrer dans de nouvelles niches.

Le vivant a inventé la mort de l’individu pour la survie du tout !

Excusez mon approximation ! Ce vivant là n’a rien inventé ! Dans ces temps reculés, les choses étaient encore simples. Il suffisait d’un changement infime pour créer un monde nouveau. Chaque erreur provoquait un changement, si celui-ci était bénéfique, il profitait à celui qui l’avait acquis, si jamais il devenait un handicap la lignée s’arrêtait. La mort programmée du procréateur avait été un accident profitable au vivant, elle était donc devenue la règle.

 

Un milliard d’années ! Plus de cent cinquante mille fois l’équateur s’était mis à brûler tandis que les glaces des pôles envahissaient les hémisphères. Autant de fois, les continents s’étaient enfoncés dans la lave sous la masse et autant de fois ils en étaient ressortis en morceaux géants, tremblants, craquants et fusionnants. Quarante fois des comètes ou des météorites géantes avaient percuté la planète dans des cataclysmes de fin du monde. deux fois les continents s’étaient réunis et deux fois ils s’étaient séparés pour reprendre leurs glissades autour du globe. Combien de fois avais-je été vibrée, roulée, noyée, glacée, ensevelie ? Deux fois, j’avais été brisée dans une collision. À chaque événement, je pensais que la fin du vivant était venue. Dix fois, les océans s’étaient transformés en acide, mille fois la nuit avait obscurci le ciel couvert de poussière. Cinq fois, des laves clastiques avaient inondé les sols des continents et comblé des mers. À chaque fois, ressortie d'one ne sait où, il revenait. Plus encore, à chaque fois, il franchissait des étapes. Des roches immenses avaient été créées par les seuls squelettes de ces petits êtres minuscules. Ils avaient modifié la composition de la mer et celle de l’atmosphère. Ils s’étaient associés en symbiose. Ils s’étaient absorbés l’un l’autre en associant leurs fonctions complexes. Ils avaient même créé une chaîne alimentaire ! Le premier servait de nourriture au second, qui nourrissait lui-même le troisième, et ainsi de suite !

 

De temps en temps, un cataclysme gigantesque effaçait les essais issus de plusieurs millions d’années d’évolution, comme la pluie nivelle la boue et efface les traces.

À peine quelques millions d’années plus tard, tout repartait, différent et toujours pareil.

Au fur et à mesure, le vivant se faisait une mémoire. Non seulement, il pouvait écrire et répéter son architecture, mais il pouvait aussi enregistrer des variations qui s’étaient avérées utiles à un moment et avaient disparu ensuite sous d’autres changements de milieux.

Cette mémoire lui permettait de revenir toujours plus vite. Quel que soit l’environnement, il y avait toujours une forme qui s’adaptait et profitait de la niche pour s’épanouir.

C’est à ce moment, que naquit le sens.

Le sens, la raison… Moi je n’en ai jamais eu besoin. Je traverse mon morceau d’éternité en me contentant de la beauté de chaque instant. Ces milliers de milliards d’instants m’ont donnée une expérience et une mémoire qui n’appartiennent qu’à moi. Ces microbes vivants, eux, ont besoin de se reproduire pour durer. Ils ont besoin de manger de trouver les substances utiles et d’éviter les toxiques. Dès le début, ils ont créé le oui et le non, le 0 et le 1, le plus et le moins, le bon et le mauvais. Tous ces mots qui ne sont que la représentation initiale de la perception qui doit orienter le comportement. À ce sens binaire, ils ont associé le plaisir et la douleur. La reproduction, la vie, était un plaisir. La blessure, la mort, devenait une douleur. Et, ainsi, leur monde prenait un sens. Entre bon et mauvais !

 Je ne sais pas si je fais bien de continuer. Qui s’intéresse à ces bactéries minuscules ou géantes ? …

 

Moi ! Moi, en fait. Je crois qu’elles me fascinent ! Leur vanité, l’ardeur qu’elles mettent à toujours revenir, fait, que finalement, quand elles ne sont plus là, je les attends ! Bien sûr, elles sont envahissantes, oppressantes, asphyxiantes, même ! Mais, elles distraient mon quotidien…

Mon quotidien ! Elles m’ouvrent une échelle de temps à laquelle je ne ferais même pas attention, si elles n’y installaient pas le théâtre de leurs actions.

Parfois, je m'interroge : je me demande si je ne fais pas preuve de petramorphisme. Je ne vois pas le vivant comme autant d’individus, ni comme des groupes identifiés… non ! Je le vois comme des météorites tournant en système, fusionnant puis explosant pour occuper l’espace.

Le vivant n’évolue pas sur l’axe linéaire du temps mais, comme un feu d’artifice continu dans le volume. Chaque explosion est un nouveau début ou une fin, qui perdure ou s’éteint, part seule ou fusionne. Et chaque étincelle peut produire une nouvelle explosion.

Au fil du temps, les couleurs s'additionnent, se soustraient, reviennent toujours les mêmes et toujours changeantes. La création de demain rencontre la lignée d’hier. Elles s’associent, s’absorbent, se développent, ou, au contraire, elles se combattent, l’une disparait. Dans tous les cas, c’est un nouveau départ, un nouveau déséquilibre, une nouvelle explosion.

La vie est la perduration du mouvement de l’univers. Les systèmes se rencontrent, interagissent, mais leur cadence s’accélère. Leur nombre, leur taille, leur rythme changent et se mélangent sans cesse, se jouant de l’axe du temps. Avec la vie, le sens oriente les choix et la mémoire permet de prévoir des futurs. La vie devient finaliste, elle organise des stratégies pour perdurer.

 

 À vouloir décrire la vie, je deviens comme elle : pressée et chaotique !

Il faut que je revienne à mon rythme ! Ou en étais-je ? Ha oui, il y a deux ou trois milliards d’années ! Depuis son apparition, la division d’un en deux avait permis au vivant de durer, de se compliquer et de revenir après chaque bouleversement. Au fil des rencontres, la cellule avait réussi à associer en son sein les capacités de centaines de petites fonctions primaires différentes. Certaines utilisaient la lumière pour synthétiser la matière, d’autres créaient une gélatine qui isolait l’intérieur de l’extérieur, d’autres produisaient un mouvement, d’autres un influx, une autre créait des coquilles ou des squelettes de carbonates. Les meilleures, les plus efficaces, de ces associations occupaient la première place et consommaient la nourriture disponible. La mémoire, le plan de ces petits êtres, avait été réunis en une seule grande molécule, qui se dupliquait pour se reproduire.

 

 Je me rappelle de cet événement ! À ce moment j’étais dans un lac immense, d’un bleu de cristal, issu de la fonte des glaces. Ces cellules étaient si nombreuses qu’elles formaient comme une peau visqueuse et gluante à ma surface. Petit à petit, le carbonate qu’elles produisaient précipitait et sédimentait avec le sable venu des rivières et je me préparais une nouvelle fois à vivre dans l'obscurité. Au fur et à mesure la pression augmentait et je m’endormais tranquillement en me repassant mes souvenirs. Un coup lointain me réveilla soudain ! Depuis longtemps, je ne comptais plus les cataclysmes, mais celui-ci dépassa tout ce que j’avais connu. Son onde de choc me propulsa si haut que je me crus repartie vers l’espace. La violence fut telle que la chaleur vaporisa les océans. Je sentais la planète entière prête à s’ouvrir en deux. La lave qui coulait en fleuve, en lac et en mer, éclairait de rouge le ciel noir de poussière. Une partie de l’atmosphère s’était échappée dans l’espace. La température avait été telle que la gangue qui m’entourait était partie en poussière lors de ma chute au sol.

Je restais posée là, dans le noir, pour une petite éternité. Une fois encore, je vis la pluie et les orages laver le ciel de ses fumés et nettoyer le sol de ses cendres. Les océans se remplirent de nouveaux, puis les pôles regelèrent. Le soleil réapparut, puis les étoiles. Enfin, le ciel redevint bleu. Pendant des années, je crus que cet ultime impact avait finalement stérilisé la planète, que le calme de la solitude minérale seul perdurerait dorénavant. J’étais bien dans cette paix retrouvée !

 Cela fut court ! Neuf cent mille ans ! Les glaces avaient encore dû fondre car, depuis quelques années, je voyais la masse bleutée de l’eau se rapprocher de plus en plus de mon promontoire. À chaque tempête, je recevais les embruns et maintenant des pluies diluviennes me poussaient dans un torrent de boue vers l’immensité salée. Une fois encore je me retrouvais sous un mètre d’eau, au milieu d’une immense plage de sable blond.

 C’est le courant qui amena sur moi cette couleur marron. On aurait dit la poussière de sable du désert tellement elle était fine mais je reconnus tout de suite sa nature : C’était une poussière vivante. Dès le lendemain, l’eau se calma, laissant glisser ces résidus dans les interstices du sol. Trois jours plus tard, je vis sortir des sortes de fibules tortueuses et vertes. En une semaine elles m’entouraient à perte de vue.

D’abord minuscules, en un mois, elles m’avaient recouverte.

 

Pour la centième fois, j’avais cru le vivant éradiqué, pour la cent unième fois il était revenu. En plus des cellules minuscules qui réapparaissaient peu à peu, arrivaient maintenant des espèces géantes qui grandissaient sans cesse. Comme les cellules avaient associé des briques de fonctionnalité, ces nouveaux arrivants associaient maintenant des cellules pour se complexifier encore. Ainsi, au lieu que chaque cellule parte de son côté lors d’une division, chez ces nouveaux venus, elles restaient accrochées ensembles par dizaines. Mieux encore ! Si l’excroissance était au soleil, sa mémoire lui permettait de créer les fonctions utilisant la lumière pour décomposer le gaz de l’eau. Si elle touchait le sol, alors, elle devenait racine pénétrante et préhensible. Toutes les cellules communiquaient pour se transmettre les nutriments et, non seulement un de ces individus pouvait conquérir le terrain en se reproduisant à l’identique de proche en proche, simplement en fichant une de ses tiges dans le sable, mais il pouvait aussi émettre cette poussière qui contenait seulement sa mémoire. Transportée par l’eau et par le vent, se cachant au plus profond des grottes, au fin fond des terres et des mers, cette spore trouverait toujours une cache protégée.

Une fois encore, la complexification du vivant avait franchi une étape. J’étais dorénavant sûre de le voir réapparaitre, après chaque cataclysme.

 

À partir de cette période, régulièrement je me retrouvais prise sous des racines. Ces dernières m’empêchaient de glisser vers le fond de la mer lors des tempêtes. Je sentais leurs puissantes circonvolutions qui m’accrochaient, cherchant, elles, à utiliser ma masse pour rester ancrées, résister aux flux. Souvent un froid glacial, les faisait disparaitre. À chaque fois, elles revenaient. Leurs spores portées par le courant trouvaient une fente, un interstice pour s’installer. Progressivement, leur taille augmentait. Comme j’avais vu des petits êtres en absorber d’autres et bénéficier de ce qu’ils ne savaient pas produire eux-mêmes, pendant des milliers d’années, je sentis les algues pousser sur les algues, puis les alluvions se mêler aux algues et servir à nouveau de support. Les racines devenaient de plus en plus envahissantes. Elles me serraient de plus en plus. Une fois encore, je ne voyais plus le jour. Puis leur force a diminué, tandis que la pression augmentait. Le vivant sédimentait couche par couche sur moi. Il se nourrissait de lui-même et je sentais les premières radicelles qui m’avaient accroché redevenir minéral tandis que la pesée devenait colossale. Je ne sentais plus le froid ni la chaleur. La douceur friable du vivant en décomposition me faisait un coussin tiède où je m’étais assoupie. S’il avait de la glace dehors, je ne la sentais plus. Les bactéries avaient trouvé autour de moi, un nouveau milieu à conquérir, mais je ne faisais même plus attention à elles. De temps en temps, se sentait la terre trembler, preuve que le temps ne s’était pas arrêté. Au fur et à mesure je me sentais m’enfoncer vers le fond de la planète, une mer immense devait être au-dessus de moi. L’eau ne pouvait plus m’atteindre. La seule mesure du temps que j’avais, était les soubresauts de la roche quand une météorite géante tombait ou lors d’un tremblement de terre. Ils devenaient de plus en plus rares.

 

Alors que j’attendais patiente l’arrivée violente d’une de mes sœurs pour revoir le soleil, c’est des profondeurs que vint ma libération. Pendant cent cinquante millions d’années où j’avais oublié ce qu’était la lumière, les continents qui étaient alors réunis en un seul immense espace entouré d’océan s’étaient à nouveau séparés. Sous cette croûte dont l’épaisseur diminuait, je sentais la chaleur venue du cœur de la terre, s’accumuler. Les roches craquaient de plus en plus. Les forces hasardeuses qui avaient réunis toutes les terres au même endroit, s’étaient inversées pour évacuer le trop plein d’énergie qui s’était entassé sous elles. L’immense gangue bitumeuse dans laquelle j’étais, commençait à chauffer. La pression des gaz déformait les roches. J’entendais tout autour les grincements furieux des minéraux qui se frottaient les uns contre les autres, sous la pression cumulée du magma proche et du bitume surchauffé. Le temps d’un éclair, je fus projetée comme une météorite brulante dans une éjection de gaz incandescent. Quand je retombais à plus de vingt kilomètres, je me brisais une nouvelle fois en quatre ou cinq morceaux. Ma chaleur embrasa le sol ce qui dégagea un périmètre autour de moi. Pour la première fois depuis plusieurs centaines de millions d’années, j’étais là, face au ciel, posée sur la roche. Je retrouvais les constellations telles que je les avais laissées… la lune. Je l’avais presque oubliée !

Je sentais le brasier fumant se refroidir. Çà et là d’autres bombes volcaniques faisaient rougeoyer le ciel poussiéreux mais le calme revenait.

Sans le vouloir, je m’étais dégagé un petit désert de plusieurs dizaines d’hectares autour de moi par le feu que j’avais allumé. Cela m’avait permis d’éviter un trop grand choc ! En deux cents millions d’années les algues qui m’avaient recouverte dans l’eau avaient continué à évoluer. Elles étaient sorties des océans, avaient créé des herbes, des fougères, des palmes… autant d’espèces qui avaient recouvert le minéral des continents et que je voyais tout autour de moi. Grâce à l’incendie, j’allais pouvoir jouir quelque temps de la vue avant que ces maudites plantes ne m’enserrent de nouveau.

 

Comme toujours, la pluie vint finir de me refroidir en lavant les cendres qui m’entouraient. De mon petit promontoire, je voyais le haut des branches restées vertes au loin. La température était tropicale mais les pluies fréquentes rafraîchissaient l’ardeur du soleil sur ma surface noire. Je me promettais presque une année de tranquillité avant d’être à nouveau recouverte par cette maudite végétation qui me cacherait le ciel. Soudain, alors que je rêvais de mes orbites passées en chaudes caresses autour du soleil, je sentis une vibration. Ce n’était pas un choc sec comme un impact, ni un tremblement minéral. Ce n’était ni la foudre, ni l’eau. C’était une sorte de coups légers, proches et répétés !

Pour la première fois, je rencontrais un animal ! Pendant les millions d’années où j’étais dans les entrailles de la terre, le vivant avait continué son parcours. Il avait appris à se déplacer dans l’eau puis sur terre. Sa complexification ne semblait plus avoir de limite. La bête immense, faisait la hauteur d’un palmier. Là où le sol avait brulé, elle tapait d’un ongle fort et crochu pour dégager des racines sucrées qu’elle ingérait en les broyant bruyamment avec ses dents dures comme des galets de rivière. Ma couleur sembla l’intriguer. D’un geste elle me fit rouler pour me retourner. Jamais on ne m’avait bougé aussi vite de la sorte, depuis la nuit des temps, sans que ce ne soit l’expression d’un cataclysme ! Je ne dû pas lui plaire, elle passa nonchalamment son chemin, me laissant là. À peine m’étais-je remise de ma surprise qu’une vibration agaçante, se posa sur moi. Ce que je pris d’abord pour une feuille tremblante, déroula une trompe pour boire les dernières gouttes de pluie que le soleil n’avait pas séchées à ma surface.

Moi qui avais trouvé le vivant agité et envahissant, avant ! Je ne pouvais m’empêcher d’admirer sa créativité ! Je le voyais maintenant partout, dans les airs, dans l’eau, sur et sous terre, il nageait, volait, marchait, creusait. Il avait accéléré encore les rythmes des événements, des rencontres, des spéciations. Il utilisait tout ce qu’il y avait autour de lui. Le croirez-vous ! à cette époque je me suis faite avaler ! Si ! À ce moment, un orage diluvien m’avait roulée dans une rivière. Une eau claire et fraiche me caressait en courant autour de moi, ses ondes faisaient danser mon paysage. Une sorte d’énorme tête venue de nulle part, plongea sur moi. D’une gorgée, elle me fit plonger dans un torrent au fond de son jabot où je me retrouvais brinqueballée avec d’autres pierres. Le pensez-vous ! Cette bestiole de plus de trente mètres et cinquante tonnes, m’utilisait comme une dent qu’elle n’avait pas, pour broyer dans son gésier les graines qu’elle ingurgitait et mieux les digérer ! Heureusement que j’étais la plus dure ! Je les ai toute transformées en sable ! Pendant dix ans, son muscle énorme me frottait aux autres cailloux en pinçant, arasant, broyant, écrasant des racines, des fleurs et des feuilles démesurées et sucrées. Pas une autre roche ne m’a égalé en résistance. La plus dure a tenu cinq ans avant de devenir si petite qu’elle s’est faite évacuer. Puis cette bête mourut. Je m’en rendis compte, car tout devint mou. Une espèce de silence moelleux étouffant la rumeur extérieure remplaça les bruits de fluides, de tuyaux, de pas, de grognement. Les os ne claquaient plus sur le sol et plus rien ne bougeait.

 

Cela ne faisait pas deux jours que j’avais senti la vie s’éteindre, qu’un bec crochu, fouillant les entrailles de la bête me permit de revoir le jour. Peut-être un peu surpris par ma couleur il me dégagea, mais comme ma texture ne l’intéressait pas, il me poussa d’un coup.

Dix ans de ce régime m’avaient quand même arrondi les angles ! Je tournais, roulais, comme une bille. Mon séjour au sein du vivant m’avait transformé en perle noire géante ! Toujours roulante, je suivais la pente. Un rocher m’arrêta. Je restai là. Le gros bloc me cachait juste ce qu’il fallait pour que je puisse continuer à voir le jour sans attirer l’attention de la multitude grouillante. Jamais je n’avais connu le monde plus sonore. Jour et nuit des sifflements, des vibrations, des coups, des chants résonnaient. À moitié enfouie, je n’intéressais plus personne, je me laissais bercer par la rumeur continue et je m’assoupissais.

 

À peu près tous les deux cents ans, la terre tremblait, entrainant la panique des êtres vivants peu habitués. Les continents continuaient à s’éloigner les uns des autres dans un nouveau découpage et des océans nouveaux s’engouffraient dans les vides laissés entre eux. Une nouvelle fois la glace revint envahir l’endroit où j’étais. Le calme s’installa. Huit mille ans plus tard quand elle fondit, je n’avais quasiment pas bougé. Je retrouvais le sol et mon rocher comme je l’avais laissé, rincé par l’eau de fonte.

Toujours abritée par le même bloc, je vis revenir les animaux et les plantes. C’étaient les mêmes, tout en étant différents. Je ne sais où ils avaient trouvé refuge, mais deux cents générations, pour les plus lents à se reproduire, les avaient fait évoluer. Ils avaient des réserves de graisse adaptées au grand froid, certains savaient nager. Je voyais qu’à l’évolution organique, s’était ajoutée l’évolution comportementale. Les espèces développaient et adoptaient des habitudes qui lorsqu’elles étaient utiles se perpétuaient. Au même titre que j’avais vu s’ajouter les fonctions primaires les unes aux autres chez les bactéries, je pouvais voir maintenant des groupes prendre soin de leurs petits, les protéger et les nourrir. Certains leur apprenaient même à chasser ou à reconnaître telle ou telle plante utile, là où d’autres, au contraire, multipliaient les essaimages. Partant d’une même origine, certaines espèces avaient développé la stratégie du nombre de naissances, alors que d’autres visaient la protection et l’éducation. Deux autres mémoires s’étaient ajoutées à celles que je connaissais déjà, l’une se transmettait par le code reproductif, l’autre passait d’une génération à l’autre par le contact, l’apprentissage : toutes deux déterminaient la mémoire comportementale.

 

 

 

 

Vingt mille fois la glace était revenue et avait fondu. Plus d’un million de fois, des flots titanesques avaient décapé la roche, où j’étais dorénavant enchâssée dans la pierre comme une perle dans un bijou. Deux cataclysmes apocalyptiques avaient secoué le monde et déjà les continents qui avaient continué leur course, revenaient l’un vers l’autre. Les mêmes forcent qui les avaient séparés continuant leur exercice, les ramenaient ensembles.

 Je n’ai jamais compris pourquoi dès qu’un rythme dure un peu, on le prend pour éternel. Je suis quand même placée pour savoir que toutes les choses continuent jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent ! En fait, la multitude de variation du vivant avait tellement pris de formes différentes que je ne voyais plus de probabilité pour qu’elles disparaissent toutes. La distance qui séparait la bactérie primitive des grands animaux grégaires était tellement grande qu’elle ne laissait plus voir le cheminement de hasards et d’orientations qui avait conduit aux deux êtres.

Je dois dire que depuis deux cent mille ans, ma roche s’était élevée progressivement. Comme un œil en flanc de falaise, je dominais des kilomètres et des kilomètres d’une plaine qui se froissait peu à peu parallèlement à ma muraille. Les jours dégagés, mon regard portait jusqu’à l’océan. Partout la terre minérale était recouverte de forêts immenses emplies d’animaux. Je devinais la mer plus animée encore. La nuit, lorsque le ciel était dégagé, je regardais les étoiles plonger derrière l’horizon, j’entendais les chants, les appels, les plaintes, les ruts qui formaient une rumeur à la fois uniforme et varier qui se confondait avec le chant du vent.

 

La première fois que je vis cette nouvelle étoile, à peine visible dans la nuit la plus noire, je sentais qu’elle venait vers moi. Un an plus tard, la comète, puisqu’elle en était une, doublait de volume chaque semaine. Elle devenait énorme. Un mois encore plus tard, sa queue de lumière blanche formait un panache divisé en trois faisceaux distincts qui emplissaient un centième du ciel. Ce n’était pas un, mais trois blocs de météorites énormes qui fonçaient à la rencontre de la terre.

Chaque fois que je les voyais apparaitre dans la lumière déclinante du soir, j’étais à la fois fascinée et impatiente. Chaque fois que dans sa rotation, la terre me cachait la vue de l’astre éphémère, j’attendais le signal de la rencontre dantesque.

Enfin, l’heure arriva. La rumeur de la forêt s’était progressivement faite discrète, maintenant elle était presque devenue un silence ! Une peur !

Le bleu du jour ne parvenait plus à dissimuler la lueur réfléchie par les comètes ! Les trois petites lunes se suivaient, fonçant à plus de six mille kilomètres par secondes et séparées d’une heure les unes des autres.

Le ciel s’embrasa d’un coup dans un hurlement. Une première boule de feu traversa l’azur suivit d’une pluie de roches ardentes. J’espérai qu’elle me propulserait de nouveau vers l’infini, mais elle passa deux ou trois kilomètres au-dessus de moi. Le calme revint et une pluie de flammes tombait du ciel, embrasant partout la forêt.

Comme une feuille brusquement soulevée par une rafale, ma montagne s’éleva en l’air dans l’onde du choc avant de redescendre lourdement, dans un fracas terrible. Partout des blocs tombaient et dévalaient la pente dans un bruit de fin du monde. Le calme revint, mortel. On entendait plus qu’une plainte sourde et confuse. La somme des pleurs et des hurlements de tous les êtres blessés ou agonisants, leur peur de retourner à l’inerte mêlée au craquement de l’incendie. Le continent était embrasé à perte de vue. À ce moment un souffle gigantesque arriva comme un tsunami arrachant les arbres géants qui volèrent dans le vent de feu, rougeoyant comme des torches d’herbes sèches. Puis le silence, la rumeur de la forêt s’était arrêtée, plus un mugissement, pas une plainte, seul le claquement sec des bombes de résine dans le bois, faisait écho aux pierres surchauffées qui explosaient. La mer au loin s’était retirée. Du plus haut du ciel, un nuage noir couvrait peu à peu l’ensemble du dôme céleste créant une nuit d’éclipse totale. La deuxième météorite arriva alors. Ses flammes jaunes éclairaient maintenant d’une lueur dansante la poussière noire. Elle griffa d’un éclair, le dessous du nuage opaque. Une deuxième fois ma montagne fut soulevée. Elle se fissura et tomba en blocs épars. Partout la fumée avait remplacé l’air, l’incendie dévorait maintenant plusieurs millénaires de matière organique qu’il retransformait en gaz primaire

Une heure plus tard, le troisième bloc tomba sans que je le visse. Seule son onde m’indiqua sa chute. Cette fois, la terre s’ouvrit au milieu de la vallée. Propulsé par l’énergie du choc de la météorite, un flot de lave liquide jaillit en fleuve gigantesque, faisant exploser chaque poche d’eau qu’il traversait. La chaleur devint infernale. On ne voyait plus à dix centimètres. Un brouillard se transformait en déluge de boue collante et brûlante qui créait des rivières et charriait les troncs et les cadavres calciné en dévalant vers la mer vide qu’elle remplissait de cette fange. En deux heures les trois impacts avaient effacé toute vie, évaporé les océans, transformé l’atmosphère en dégazant tout le carbone que le vivant avait stocké. Partout des volcans furieux déversaient leur lave fumante. La chaleur était au-dessus de cent degrés tout autour du globe et petit à petit une couche de plusieurs mètres de cendre recouvrait tout.

Au-dessus de l’atmosphère, un nuage de poussière bloquait tout rayonnement. La terre ne pouvait plus se refroidir et le soleil ne la chauffait plus. Cette poussière était hors de la couche de pluie, elle ne pouvait être lavée par les précipitations.

Cinq millions d’années ! Pendant cinq millions d’années ce nuage isola le minéral de son soleil ! Pendant ce temps les continents conservaient leur course dans le noir, l’air surchauffé s’était chargé d’eau qui créait des orages et des pluies diluviennes qui érodaient les sols. Seuls leurs éclairs et la lueur des volcans faisaient quelques taches de lumière dans cette obscurité. Il y avait eu tellement d’incendies que l’air avait perdu la moitié de son oxygène. Les feux ne brûlaient plus et le carbone de l’air avait transformé l’eau des océans en acide.

Peu à peu l’énergie se dissipa. En quelques dizaines de millénaires l’eau de l’atmosphère fut recondensée. Les océans décantèrent et recyclèrent les roches. Le froid remplaça le chaud et dans ce noir absolu, les mers gelèrent, la neige et la glace envahirent océans et continents.

Une fois encore les essais de vie avaient été balayés, effacés. J’avais trop d’expérience pour croire que c’était la fin, mais toujours enchâssé dans mon bloc de rocher, pris dans la lave, je savais que les êtres que j’avais vus, leurs morphologies, leurs systèmes, leurs symbioses avaient disparus à jamais. Seul restaient des bactéries minuscules et peut-être quelques êtres complexes qui avaient trouvé refuge dans des zones isolées, au fin fond de grottes, de vallées, de lacs ou de fosses océanes profondes.

Prise sous la pierre dorénavant durcie, je m’endormais de nouveau. En dormant, je rêvais au vivant, je voulais voir son retour. Je n’avais pas envie d’être trop longtemps ensevelie. Je me demandais combien de temps, il lui faudrait pour reconquérir la planète, s’il referait le même parcours ou si un ou plusieurs êtres complexes ayant survécus, lui ferait gagner du temps. Pas un instant, je ne doutais de son réveil, dès que les conditions seraient stabilisées. Déjà, j’étais sûr que des mutations se faisaient, que peu à peu, il se créait une nouvelle chaine, cherchant dans sa mémoire une forme adaptée, inventant de nouvelles fonctions pour résister au froid..

 

 

 

 

Les chocs n’avaient pas ralenti la poussée de ma montagne. Malgré le poids de la lave et de la glace, je la sentais remonter. Petit à petit, sous la pression, la roche qui m’enserrait, s’était unie à moi sans aucun espace. Elle me protégeait des agressions lors des nombreux tremblements de terre. Soudain, dans un plissement plus violent que les précédents toute la couche de lave se souleva et se fendit verticalement. Une nouvelle fois je me retrouvais comme un œil au milieu de la paroi, mais dans le noir et regardant sans la voir la falaise d’en face.

 

Un matin, sans encore en sentir la chaleur, je distinguais une lueur diffuse qui semblait annoncer le retour de la lumière. Il fallut encore dix mille ans pour qu’un véritable trou dans la couche opaque permette de retrouver des jours et des nuits et cent mille pour que le ciel soit complètement dégagé.

Progressivement, les glaces fondirent jusqu’aux pôles. A nouveau le vent et les nuages reprirent leurs cycles de pluie qui pérennisaient les fleuves de fonte. Des lacs immenses cristallins et vides de vie avaient remplacé la mer que je voyais avant. Il n’y avait plus la moindre trace de l’animation grouillante qui avait emplie cet espace. La terre avait retrouvé une beauté minérale. Le feu, l’eau, la glace et, de nouveau, l’eau avaient remis à nue la roche. J’attendis longtemps ! vingt millions d’années ! Mais à nouveau le sol reverdit ! Des plantes innombrables suivirent. Comme elles utilisaient le gaz carbonique qui avait été relâché dans l’air lors des incendies, elles se mirent à croitre d’une manière démesurée. En quelques millions d’années, elles formèrent une épaisseur qui comblait des plaines entières. Elles continuèrent si bien qu’elles appauvrirent l’atmosphère. Elle absorbait au fur et à mesure le gaz carbonique et le froid qui revint à la faveur d’un retour à la verticale de l’axe de rotation terrestre stoppa sa croissance. La glace remonta des pôles en asphyxiant la végétation et en la comprimant sous sa masse. Seul l’équateur servait de refuge à ces quarante-millions de nouvelles années de créativité. Six-mille ans de ce régime suffirent à amasser cette matière végétale en poche fluides et tiède sous l’amas glacée. La fonte et les fleuves gigantesques qui suivirent, l’accumulèrent dans les estuaires, sous les sédiments. Une fois encore ce carbone emprisonné par plusieurs millions d’années de croissance végétale redevint un minéral. Avec le retour des saisons le froid recula, d’autre plantes revinrent, moins démesurée, mieux adapté à la nouvelle atmosphère. Une nouvelle faune suivi, différente et toujours pareille.

 

Il me reste encore un milliard-deux-cent-quatre-vingt-millions d’années à vous raconter !

Je me souviens de tout, de mes chutes, de mes ensevelissements, des cataclysmes… Des fins du monde par le froid, par le feu, par asphyxie, par des collisions célestes…. De la disparition du vivant et de ses innombrables retours… Des suprématies qu’il a engendrées avant chaque extinction prévisible ou hasardeuse.

Mais je ne peux pas vous raconter tout, vous seriez mort avant la fin de l’histoire. C’est votre éternité à vous, celle qui consiste à mourir en un instant pour vous adapter à nouveau ! Mais bon… il faut quand même que je vous dise pourquoi vous me trouvez maintenant si petite, moi dont le choc a ébranlé la planète entière.

 

Depuis le moment où je me suis arrêtée dans mon récit, une nouvelle fois les continents se sont retrouvés réunis puis, de nouveau, ils se sont séparés. Cinq collisions géantes se sont encore produites avec des astéroïdes. L’atmosphère s’est modifiée plusieurs fois, entraînant des climats chauds et des périodes de glaces. Durant tous ces cataclysmes, tandis que le vivant disparaissait et revenait, mon enveloppe de lave m’a servi de bouclier. Pourtant, une dernière fois, je me retrouvais à monter vers le plus haut de l’atmosphère sous la poussée convergente de deux continents. Chaque tremblement du minéral effrayait le vivant mais me faisait grimper toujours un peu plus. Bientôt ce fut mon tour d’être au sommet. Plus de dix mille ans, je pus me réjouir de la vue : Des hivers froids comme une période glaciaire blanchissaient les crêtes, des étés chauds faisaient remonter une végétation verdoyante. De temps en temps, un animal ailé, venait jusqu’à moi, planant dans les vents qui me remontaient les chaudes senteurs de la vallée.

Les jours où l’air était limpide, je pouvais voir au loin une mer turquoise, son rivage de sable et sa ceinture de corail. D’année en année, le niveau de l’eau descendait et la barrière corallienne formait un barrage qui emprisonnait un lagon. La déformation du sol avait inversé ou tarit l’écoulement des fleuves et cette mer s’asséchait peu à peu.

Alors que je rêvassais à la fin prévisible de cette étendue d’eau, un tremblement d’une violence inouïe me souleva en me projetant dans l’abîme. La terre hurlait en relâchant d’un coup, la violence de ses tensions. Comme les milliers d’autres roches, nous nous fracassions, en roulant les unes sur les autres dans la chute. Un premier rebond eu raison de la moitié de ma gangue de lave. Ma dureté originelle fit vibrer le reste du bloc, libérant un espace autour de ma paroi. Un deuxième choc fit voler mon bouclier en éclat en me propulsant comme une scorie dans les airs Pour la première fois depuis des millions d’années, je me retrouvais nue, ronde et brillante, je dansais en tourbillonnant dans l'éther ! La chute fut rude ! Mon élan était tel, que je rebondissais contre un plateau de granit presque aussi haut que mon point de départ. La résonance de mes atomes s’amplifia. Je repartais comme un boulet dans les airs mais cette dernière vibration eu raison de ma résistance, j’explosais en vol en une multitude de fragments. Devenu angulaire et réduite à un quart de ma taille précédente, je plongeais dans un canyon ou, enfin, ma course folle s’arrêta. La terre ne bougeait plus. Au fond de cette gorge, je n’avais presque plus de soleil. Les cris des animaux terrorisés se calmaient peu à peu, en résonant sur les parois lisses. En descendant dans la vallée, je m’étais rapprochée de la mer. Je sentais vibrer les charges des vagues qui tentaient de remonter vers moi. De temps en temps, une pluie un peu forte me faisait rouler dans le lit en m'emmenant vers l’eau salée. En un siècle, je m’étais rapprochée progressivement, mètre par mètre, poussée par le courant. La dernière grande marée m’avait fait retrouver le goût du sel et je ne doutais plus que je serais bientôt immergée.

 

Je ne l’avais pas entendu, mais je pense que loin dans ma montagne d’origine, il dut y avoir un orage titanesque. Explosant en gerbes énormes, un flot impétueux, me souleva en même temps que des tonnes d’autres pierres. Prise dans le flux, je plongeais dans la mer en longeant le fond. La vallée de mon canyon se poursuivait dans l’eau. Tranchant comme une rayure le plateau continental, elle traversait même la barrière de corail pour finir sur le tombant. Entrainée par le courant limoneux, alourdi par son sable, je me retrouvais maintenant en train de chuter comme une feuille morte à l’automne. La caresse de l’eau sur mes formes dorénavant aplaties, me faisait changer de direction sans cesse. Virevoltante dans une légèreté que je n’avais jamais connue jusqu’alors, je continuais ma course vers le fond de cette mer. Plus je descendais, plus la pression augmentait. Depuis longtemps, la lumière avait renoncée à poursuivre sa course dans cet élément fluide trop dense. Sans les voir, je sentais que je côtoyais des parois à pic. A cette profondeur, le sel de l’eau était tellement concentré, qu’il formait un gel dense, c’était une sorte de doigt de sel qui, planté au fond de ce gouffre, augmentait ma flottabilité et ralentissait tous les mouvements. Une sorte de choc doux arrêta ma chute. Dans une légèreté infinie, je m’étais posée sur un petit plateau au bord du gouffre marin de sept-mille mètres de profondeur.

Pendant cinq cent mille ans, le gel salé amortit toutes les secousses de la planète, mais cette mer profonde s’asséchait peu à peu. À côté de moi, je sentais la matière s’organiser en cristal solide géant. La pression qui avait progressivement diminué avec l’évaporation de l’eau, augmentait dorénavant de jour en jour, au fur et à mesure que le cristal durcissait et qu’il ne se déformait plus. Dans le noir absolu, j’imaginais maintenant l’érosion qui à la surface devait poursuivre son lent travail. Les carbonates qui avaient sédimenté au fond de cette mer mourante, puis les limons et les sables entassés par les pluies au fond de cette vallée nouvelle. La végétation qui repoussait sur ce sol nouveau, la glace, Puis…

Pendant plusieurs centaines de millions d’années, j’ai oublié le vivant.

Au cœur de cette gemme durcie, j’ai senti les rythmes du seul minéral. Enveloppée dans mon cristal devenu sec, il n’y avait plus que les vibrations de la planète pour ponctuer mon temps. J’étais au cœur de la terre et je m’y trouvais bien. Les tremblements étaient de plus en plus lointains et discrets. Les forces qui animaient les plaques entre lesquelles j’étais, avaient dû trouver un équilibre pour s’unir. J’étais au cœur d’une large zone stable, plus de catastrophes, plus de séismes. Je retrouvais enfin une éternité d’équilibre !

 

 

 

 

 

Rien ne s’arrêtait jamais ici ! Un craquement, suivi d’une cascade d’huile visqueuse me réveilla ! J’avais reconnu dans cette huile le vivant, redevenu minéral liquide. Il me fallut plusieurs millions d’années pour comprendre ce qui se passait. Progressivement, l’énorme cristal de sel dans lequel j’étais prise, remontait vers le haut. Comme un iceberg sur l’eau, il flottait sur les roches sédimentaires alentours et millimètre par millimètre, il sortait progressivement du sol. Ce mouvement créait des poches entre la roche et le cristal où venait couler le minéral liquide qui m’avait glissé dessus brusquement.

En cent millions d’années, j’étais remonté de quatre mille mètres. Depuis deux cents ans, je pouvais voir de nouveau l’alternance de jour et de nuit au travers les millions de facettes de mon cristal qui irisaient la lumière. Régulièrement j’entendais des sortes de pocs très doux qui se répercutaient dans la gemme.

De plus en plus, la couche de sel diminuait. Je savais que j’allais bientôt revoir la lune et les étoiles. De temps à autre, je voyais passer des ombres devants le soleil, qui arrachaient grain par grain la surface blanche. Je sentais que j’allais retrouver le vivant, à quoi ressemblerait-il ?

Soudain toutes les ombres se réunirent, au-dessus de moi. Comme des feux follets, elles se mirent à s’agiter. Elles frappèrent toutes tant qu’elles purent la croute qui me recouvrait. Jamais, je n'avais connu une telle excitation. En six heures, j’étais dehors. On m’avait briquée, frottée, lustrée et posée sur un socle de sel blanc immaculé. Il avait fallu quatre de ces êtres deux fois plus gros que moi, pour réussir à me porter.  C’était la première nuit où je pouvais contempler les étoiles depuis des centaines de millions d’années.

J’étais au milieu d’un désert immense. Avec la fin de la chaleur du soir, l’air d’une sécheresse absolue, cessait de faire danser le paysage. Les hommes, puisque c’était ces êtres qui m’avaient sortie, étaient réunis autour de quatre grands feux. Je les entendais s’agiter et crier des sons complexes, je savais qu’ils parlaient de moi.

Chaque fois que l’un d’entre eux se levait et regardait vers moi, il baissait la tête.

Une à une, je recomptais les étoiles. Elles étaient toutes là !

Deux jours plus tard, un groupe arriva. Minute après minute, j’essayais de comprendre l’organisation de ces évolutions d’un genre nouveau. Ils n’avaient rien à voir avec les êtres géants et caparaçonnés, ni avec ces insectes rapides que j’avais connu. Ils n’avaient plus aucune défense, leur peau avait la douceur d’une fleur, mais c’était assurément des animaux puisqu’ils bougeaient aussi vite que ceux que j’avais déjà croisés. C’était la première fois que des êtres vivants me portaient autant d’attention.

Dans les nouveaux venus, je reconnus un chef. Il avait des couleurs plus intenses et tous les autres à côté de lui ressemblaient à de petits rongeurs sales. Quand il parlait, tous se taisaient. Il vint vers moi. Il baissa lui aussi la tête et me recouvrit d’un linceul. Je senti ensuite qu’on me portait de nouveau. Je fus déposée sur un plateau dont je reconnaissais la sonorité végétale entourée de couverture à la texture animale. On me transportât ainsi pendant plusieurs semaines. Sans le voir, je savais au mouvement et au son régulier que l’on m’avait posée sur un animal à quatre pattes. Comme les plaques de sel dont je sentais la présence encore autour de moi, j’étais emmenée quelque part. Parfois, lors de haltes, une agitation et des cris se faisaient, des voix auxquelles je m’étais habituée, intervenaient alors et la nuit calmait tout. Lors de ces arrêts, j’étais détachée et descendue de mon animal, je sentais que je faisais l’objet de toutes les attentions. Alors que toute la caravane s’organisait pour le bivouac en une cacophonie et un brouhaha invraisemblable, tout semblait se taire dès qu’il s’agissait de me bouger.

Enfin nous arrivâmes. Plus nous avancions plus l’onde de bruit s’amplifiait. Des milliers de ces êtres, petits ou grands, hurlaient en nous suivant. Mon animal s’arrêta. Je sentis huit bras puissants me porter, le son de la foule ondulait comme des vagues. Une nouvelle fois je fus posée. Mon linceul s’ouvrit. Une lumière crue inondait la table ou j’étais posée, trois personnes s’afféraient à me dégager de mes emballages. Ils me posèrent à même la pierre. Ma noirceur affadissait celle du basalte, même poli et huilé. Les trois hommes poussaient des exclamations reprises par la foule, ils me tournèrent et me posèrent verticalement. A ma grande surprise, je pouvais conserver cette position très instable. Toutes mes lignes de gravité passaient alors par mon socle. Sans concertation, toute la foule s’allongea au sol. Ils m’adoraient ! Au début, je dois avouer que j’avais cru que c’était mes origines lointaines, ma couleur noire et cette faculté de rester verticale, comme eux, qui les avaient impressionnés. Mais pas du tout ! Ils ne connaissaient rien de mon histoire !

Avec d’infinies précautions, quatre hommes me portèrent de nouveau pour me mettre sur une sorte de plateau lui-même porté par huit autres. Dans un respectueux cortège, je traversais la ville. Il devait y avoir près de dix mille hommes qui cohabitaient là. Enfin nous arrivâmes à un grand temple de briques de terre. Au centre du mur qui faisait face à la ville, un autre socle de basalte avait été installé, recouvert d’une croute blanche de sel, il était en plein face au soleil au zénith. Grace à une pente de terre qu’ils avaient aménagée, les huit porteurs m’amenèrent à la même hauteur que le socle. Un tribun local prit un récipient d’eau pour dissoudre le centre de la croute, et je fus posée là, toujours verticalement, tandis que le sel en séchant me faisait un sol couleur de neige qui m'enserrait le pied.  

Placée comme ceci, je pouvais voir toute la place et la rue principale de la ville devant moi ! La foule se dispersa. Je comprenais à ses bruits qu’elle était heureuse de la tâche accomplie.

Un groupe de tacherons resta pour enlever la rampe qui menait à moi. Dorénavant je dominais tout de plus de quatre hauteurs d’homme. Bien entendu, je savais, que cette position ne durerait pas longtemps : il fallait être vivant et ne pas avoir connu grand-chose avant pour imaginer pouvoir posé verticalement une pierre telle que moi et ne pas être persuadé qu’elle tomberait un jour !

C’est seulement le lendemain, que je compris pourquoi j’avais été placée ici. Dès le matin, une foule de jeune fille venait voir le lever du soleil sur ma peau de pierre, parmi elles certaines étaient enceintes, d’autres avaient le ventre plat. Toutes se frottaient le ventre en inclinant la tête et me regardaient en m’adressant des prières. En voyants les plus rondes d’entre-elles ainsi, je vis qu’elles avaient la même forme que celle que le dernier choc m’avait donnée en me brisant. Cent millions d’années de lente abrasion en remontant sur les quatre mille mètres de bord de la cheminée de sel m’avait lissée la silhouette et l’on pouvait sans peine voir en moi la forme d’une femme enceinte debout qui inclinait la tête, mains à plat sur son ventre. Le fait qu’on m’ait sortie d’une carrière de sel stérile et que je tienne debout seule, avait fait de moi un don du ciel et le miracle de ma découverte se répétait actuellement de bouche à oreille, en s’enjolivant au fur et à mesure du talent des différents compteurs.

J’étais devenue une déesse capable de déclencher la fécondité des femmes et de déterminer le sexe des enfants.

Je ne leur voulais absolument aucun mal à toutes ces femmes si gentilles, mais je ne pouvais vraiment rien pour elles. Heureusement, comme moi, elles faisaient les questions et les réponses : Chaque fois qu’une femme était enceinte, c’était grâce à moi, quand elle n’y arrivait pas ou qu’elle perdait l’enfant, c’était parce qu’elle était en faute, ou qu’elle m’avait insuffisamment priée. Ainsi, à chaque nouvelle naissance, ma réputation grandissait et l’on venait de plus en plus loin pour me voir. En quelques années, il n’y eu plus un troupeau de bétails, une récolte, une femme ou même un projet qui ne me soient pas adresser pour que j’en garantisse la prospérité.

 

 

Pendant près de quatre siècles, je restais ainsi à observer l’organisation de ces humains. C’était un instant extraordinaire. Jamais auparavant je n’avais vu une telle complexification de l’évolution. Les Hommes avaient en eux presque tout le panel d’association et d’évolution que j’avais connu. C’était des individus forts qui arrivaient cependant à vivre ensembles. Ils éduquaient leurs enfants et se spécialisaient dans une tache mais en même temps ils participaient à l’évolution du groupe. Il était tous pareils tout en étant chacun différent. Leurs communications continues leur permettaient de se transmettre une mémoire collective qui s’additionnait à leurs mémoires individuelles. On retrouvait dans leurs actions et leurs choix, les interactions entre mémoires du groupe, expériences et situation nouvelle qui leur permettait d’évoluer continuellement. Il y avait chez ces êtres une grande diversité de comportement entre les individus, certains étaient individualistes, d’autres soumis, d’autres dirigistes, d’autres bagarreurs certains encore étaient laborieux et travailleurs tandis que d’autres inventaient sans cesse de nouveaux systèmes.

La créativité était un des caractères du groupe. Dès qu’une invention nouvelle montrait un avantage, elle était assimilée à l’expérience collective. Il y avait dans ces êtres la quintessence des mécanismes de l’évolution du vivant mais une fois encore le rythme, la cadence des expériences et de leur sélection s’était accélérée. En quatre cents ans, j’ai vu arriver des dizaines d’outils nouveaux tels que la roue, qui décupla les charges manipulables, les burins de métal qui permettait de tailler des pierres plus grosses plus facilement, les arcs qui propulsaient des projectiles à une grande distance…

Au fur et à mesure qu’ils perfectionnaient leur technique, leur population grandissait. Les maisons avaient pris un étage supplémentaire. Le temple avait été agrandi. Des fêtes somptueuses ponctuaient l’année et permettaient de faire venir des voyageurs de contrées lointaines qui amenaient de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques.

Comme on m’avait attribué la responsabilité de la croissance de la ville, je faisais l’objet d’un culte grandissant. Et effectivement, je pouvais constater que j’avais un effet fédérateur sur ces humains. En me plaçant au-dessus d’eux, les chefs de la ville justifiaient leur choix en en faisant des devoirs à mon égard et, en travaillant à ma gloire, les hommes travaillaient aussi pour eux en renforçant l’unité de leur groupe.

 

 

Un mois avant ma fête, je pouvais admirer l’agitation tout autour sur la place. Certains prenaient en charge la construction d’estrade, d’autres se chargeaient du décor, d’autres encore répétaient la scène de ma découverte.

Bien entendu, les millions d’années de ma remontée du fond de la terre n’étaient pas de l’échelle de ces hommes pressés. Mon exhumation par des ouvriers quasi-esclaves n’aurait pas eu, non plus, l’aura qui devait rehausser ma fonction unificatrice pour la ville. C’est pourquoi, en mélangeant les phénomènes les plus extraordinaires qu’ils connaissaient, la scène de ma découverte était dorénavant précédée dans le théâtre par une pluie de météorite, des éclairs et un tremblement de terre. Ensuite une voix qui résonant, semblait venir de partout à la fois, annonçait mon arrivée pour le bonheur de tous et dans une fumée soudaine, j’arrivais par un double de ma forme recouverte d’or et posée sur un tas de sel. Le tout était ensuite offert aux magistrats de la ville et aux prêtres qui s’empressaient de déposer cette statue en offrande à mon intention au pied de mon socle. Mon absence de réaction garantissait la véracité de cette reconstitution ! Il n’y avait plus un seul enfant qui naisse ici, sans savoir que c’était à moi qu’il devait la vie, que j’avais été offerte par un rayon du soleil qui m’avait déposé, recouverte d’or, au milieu d’un champ de sel, devant toute la population de ville réunie qui avait été attirée par une pluie de météorites annonciatrice !

 

 

Cette ville est devenue ma ville. Sûrs de ma bienveillance, les hommes me proposaient des projets qu’ils construisaient ensuite. Ils creusèrent des canaux pour amener l’eau sur toutes les places. L’enceinte devenue trop petite fut démolie et ses pierres et ses briques furent réutilisées pour me bâtir un temple plus grand. En son centre, un campanile immense me fut dédié. On me transporta dans une cérémonie magnifique au sommet de celui-ci. Du haut de ma tour, je voyais loin. Les méandres d’un fleuve verdissaient le désert. Toute la journée des humains ouvraient et fermaient des canaux qui irriguaient des champs, d’autres s’occupaient avec des animaux soit à les garder, soit à leur faire transporter des récoltes. Dans toutes les directions partaient des routes desquelles arrivaient des caravanes de marchandises.

Jamais, je n’avais vu des êtres capables d’utiliser autant d’outils pour autant de taches différentes. Ils créaient, ils entretenaient, puis ils démolissaient et reconstruisaient en fonction de leurs envies. Jamais fatigués, ils agrandissaient leurs champs en construisant des murs dans des pentes abruptes, ils irriguaient de nouvelles terres. Ils importaient de nouvelles espèces de plantes, qui changeaient le désert en jardin. J’en étais arrivée à admirer ces mortels qui modifiaient tout ce qu’ils touchaient en jonglant avec les rythmes naturels des crues, des végétaux, de la reproduction et en imposant le leur.

C’était la première fois que je voyais le vivant modifier son environnement pour l’adapter à son besoin futur, planifiés des résultats avec des échéances. Ces êtres donnaient un but à chacune de leurs réalisations.

Deux siècles plus tard, la ville avait encore doublé. Le fleuve servait maintenant à transporter des marchandises qui venaient de bien plus loin que je ne pouvais voir. Grace à ses eaux, j’avais vu mes humains surmonter des années de chaleur intense et de sécheresse. Ils avaient aussi su surmonter les inondations et les pluies diluviennes en retenant les sols. En faisant flotter des bateaux, ils ramenaient des matériaux nouveaux, comme du bois à profusion, qui leur permettait de fabriquer des briques cuites plus solide et plus grosses que jamais. Ils importaient aussi des linteaux de pierre immenses qui changeaient l’aspect de la ville.

Depuis cinq ans, leurs chefs m’avaient promis un temple plus haut que les collines alentours. Jours après jour, je voyais des centaines d’hommes qui gravissaient mon futur sanctuaire en l’élevant toujours un peu plus haut. Il n’était pas au tiers de sa hauteur finale, mais déjà le majestueux colimaçon dépassait de trois fois la hauteur de mon promontoire.

 

 

La nuit, quand le ciel reprenait ses couleurs d’éternité, que je sentais la ville qui s’assoupissait, je revenais à un rythme plus lent. Loin de la cacophonie créatrice du jour, je pensais à la fin. Je savais sans savoir quand ni comment que ma ville aurait une fin. Je ne spéculais pas sur un cataclysme gigantesque qui à l’échelle de la durée de ces humains n’avait que peu de chances d’intervenir, mais je pensais plutôt à un lent changement qui limiterait l’approvisionnement de cette communauté dont les besoins étaient devenus immenses, soit un tarissement du fleuve, soit au contraire des pluies trop durables et une crue qui l’aurait rendu impraticable. J’avais pu voir quelque fois par le passé le mécontentement d’individus regroupés contre les chefs dont ils contestaient le partage de la prospérité de la ville. J’avais vu comme la croissance continue de cette richesse avait résolu les différents et ressouder la communauté. A l’inverse, je ne croyais pas que mes humains seraient capables de se limiter s’il fallait réduire leur fortune individuelle pour sauvegarder le groupe. Ils étaient motivés par l’ascension de la ville mais plus encore par leur réussite individuelle.

 

J’en étais là de mes réflexions quand des bruits inhabituels se firent entendre de part et d’autre. De chaque côté de la ville, on entendait des cris et des flammes éclairaient la nuit d’une lumière dansante. Petits à petits, les maisons se vidaient et les gens courraient dans les rues. Un groupe eu l’idée de monter sur mon futur monument pour voir ce que, moi, je savais déjà : sur toutes les routes, des hommes en armes courraient attrapant hommes, femmes et enfants. Ils frappaient, torturaient, violaient, tuaient tous ceux qu’ils saisissaient pour leur faire dire les cachettes de leur biens. Je voyais ces hommes traîner des enfants dénudés en les tirants par les cheveux, se mettre à deux trois, cinq ou dix pour les terroriser et se repaître de leur peur.

Ces hommes prenaient leur plaisir dans la violence. Ils aimaient plier, soumettre et tuer. Ils s’enivraient des douleurs qu’ils infligeaient. J’aurais tant voulu qu’ils soient différents de mes citoyens, qu’ils soient d’une autre espèce, mais je savais qu’ils étaient les mêmes.

Pendant trois jours, le pillage de ma ville perdura. Je voyais passer des files de prisonniers pleurants. Sous leurs yeux, les blessés étaient achevés, parfois frappés jusqu’à la mort. De toutes les maisons les hurlements remontaient du chaos. Des charrettes tirées par des animaux avaient été chargées de toutes les richesses transportables, les autres avaient été incendiées. Des dizaines de milliers d’hommes avaient été assassinés, les jeunes femmes et les enfants survivants avaient été réunis en convoi pour être déportés.

Déjà, les pillards s’étaient réunis pour quitter la ville avec leur butin, mais avant de partir un groupe montait les marches pour venir jusqu’à moi. Cinq d’entre eux se rassemblèrent pour me basculer. Quand je fus aux sols, ils se réunirent encore pour me soulever et me jeter par-dessus le mur. Je tombais trente mètres plus bas et me brisais en quatre. L’un d’entres-eux revint vers moi. Il prit le morceau qui auparavant formait ma tête et le chargea avec le reste de ses trésors.

 

Il n’y avait plus personne dans cette partie de la ville. Par la trouée de la rue principale, je voyais encore jusqu’aux champs et au fleuve. Les dernières flammes finissaient de ronger les charpentes. De toute la cité montait l’horrible odeur des corps en décomposition accentuée par la chaleur du désert. Certains blessés hurlaient encore, puis le dernier cri humain se tut. Dans les prés, les bêtes qui n’étaient plus traites prirent le relais en criant à leur tour leur douleur. Les récoltes qui n’étaient plus irriguées tombèrent en poussière, les derniers bétails à avoir survécu s’enfuirent. Cinq ans suffirent pour que tous les toits s’effondrent. En dix ans les murs qui tenaient les terrasses des champs partirent avec les pluies qui transformaient la terre poussiéreuse en torrent de boue. En cinquante ans, les crues, le sable et le limon avaient enterré le port et plus de la moitié de la ville. En un siècle, je me retrouvais la seule trace encore émergée du sable, allongée en trois morceaux informes sur une dalle de basalte. Je me préparais pour une nouvelle éternité.

C’était la première fois que j’avais connu une telle succession d’événements sur une durée aussi courte. Ces quatre cents ans de construction humaine m’avaient donnée autant de souvenirs que les cent millions d’années passé à remonter du fond d’une mer asséchée.

Ces humains qui m’avaient placée au centre de leur ville m’avaient montré comment ils se donnaient sans cesse des buts à atteindre. Comment ils se dépassaient pour améliorer leur nourriture, leur confort, leur richesse, l’avenir de leur descendance.

C’était la première fois que je voyais dans tout l’univers quoique ce soit qui se place dans une volonté finaliste. Ils étaient sûrs que je veillais sur eux et se servaient de cette certitude pour se construire un futur promis toujours plus beau.

 

Peu à peu le sable me recouvrait mais, à cause de l’angle de pierre surélevé où je me trouvais, de temps en temps, une tempête balayait tout. Je passais ainsi plusieurs centaines d’années alternativement soit enfouie soit chauffée sous le soleil brulant à contempler la vallée redevenue minérale.

Chaque fois que je retrouvais le jour, le fleuve s’était rapproché de moi. Au fur et à mesure, il creusait l’extérieur de son méandre et je voyais parfois ressurgir pour s’effondrer presque aussitôt, le mur d’une des maisons de ma ville enfouie. J’attendais le moment où, ayant atteint le bord de ma muraille, le flot me ferait tomber pour me rouler ensuite dans son lit.

C’était compter sans les humains… Le lendemain d’une tempête particulièrement violente, je vis un groupe de cinq de ces êtres qui surgissant à pieds du désert, couraient en direction de l’eau. Ils étaient assoiffés et sans doute égarés, car c’étaient les premiers qui revenaient ici depuis plusieurs centaines d’années, depuis le massacre. L’un d’eux regarda vers moi, il fallait avoir un œil aiguisé pour repérer dans la couleur uniforme de la rive poussiéreuse, la forme rectiligne de la paroi. C’est pourtant ce qui dû les attirer. Ils s’approchèrent du mur de mon temple. A genou dans le sable, ils dégagèrent la terre. J’entendais leurs exclamations au fur et à mesure qu’ils voyaient apparaître le linteau du passage. Le plus téméraire se glissa alors à l’intérieur de la salle basse. Je l’entendais parler pour se rassurer. Soudain il lança une exclamation : il venait de trouver quelques-unes de mes miniatures recouvertes d’or. Je l’entendis gravir les escaliers. Ma tour s’était depuis longtemps transformée en tas de gravats et de terre. Lorsqu’il me vit, il appela ses compères.

 

Ils se mirent à deux pour tenter de me soulever. Ils y arrivèrent, c’était facile maintenant que j’étais brisé. Pourtant je voyais à leur embarras qu’ils étaient incapables de m’emmener. Cela semblait les navrer.

La nuit tomba. Je savais qu’ils étaient affamés. Ils s’endormirent à mon côté. Le jour venant je les vis s’activer à cacher les murs de mon temple, quand ils pensèrent qu’il n’était plus possible de me retrouver, ils partirent à pied, non sans avoir pris le soin de me dissimuler à mon tour sous le sable.

Encore une éternité ! Mes derniers visiteurs étaient sans doute aucun, morts depuis bien longtemps et une bonne vingtaine de leurs générations suivantes aussi ! S’ils avaient un jour pensé revenir, ils n’avaient pas atteint ce but. Dans la nuit continue, sous la pression douce du sable qui me couvrait, ma seule distraction était tous les dix ou vingt ans, les bruits tempétueux du fleuve gonflé par ces pluies décennales ou centenaires qui effrayaient déjà mes adorateurs. Sans plus aucune digue, il se rapprochait de plus en plus et je l’entendais vibrer par le sol sur lequel j’étais posé. Je sentais sa force qui emmenait des pans entiers du rivage.

D’un coup, le soleil !

Dans un fracas assourdissant, le mur de mon temple avait été emporté, effacé par la crue. Une vague avait balayé la poussière qui me collait. Je me retrouvais face à l’astre, le noir de ma matière lustré par une douce brume d’embruns. La lumière m’inondait et je la buvais de toute ma surface comme lorsqu’elle me fondait quand ma course interplanétaire m’approchait de l’astre. Cela ne dura qu’un instant. Une seconde vague plus forte encore, me précipita dans le fleuve boueux. Je me sentais emmener par ce flot irrésistible. La vase, la poussière, la boue, les algues amortissaient les chocs innombrables. Sur des dizaines et des dizaines de kilomètres, je roulais, sans-cesse ramener dans le lit du fleuve par des parois verticales. Enfin, le courant ralentit. Un élargissement dans une vaste vallée diminua la puissance du flux. La vitesse décroissant, il n’avait plus la force de me porter. Doucement, je retombais au fond en m’enfonçant dans les alluvions.

Les dernières ondes du flux laissèrent derrière elles un lisier de sable, de boue et de matière organique décomposée. Au fur et à mesure qu’il séchait il se craquelait en me serrant en une gangue. Je n’étais plus qu’un grain de sable, plus gros que les autres, pris dans la terre. Chacun de ces grumeaux avait eu, comme moi, plusieurs vies géologiques. Je pensais que les prochaines crues nous recouvriraient au fur et à mesure. Nous étions en train de nous unir dans une nouvelle matière.

 

 

 

Toc !

J’avais brisé quelque chose !

Déjà la lumière, des cris, des mains, quelques claques sèches et rapides pour me nettoyer. J’avais reconnu le choc particulier d’un morceau de bois, très dur, qui s’était brisé en me heurtant. Je retrouvais le jour. Une dizaine d’humains me soulevaient se disputant la meilleure place pour me caresser. Au loin, j’en voyais d’autres qui abandonnaient peu à peu leurs tâches pour se rapprocher. Lorsqu’ils travaillaient, ils étaient en groupe. Quatre ou cinq tiraient avec des sangles un morceau de bois durcit qu’un autre s’efforçait de ficher dans le sol. C’était un socle comme celui-ci qui s’était brisé en me sortant de terre. Comme il y a longtemps, une foule grouillante se forma m’emmenant au travers des champs, sur la route puis dans une ville. Comme à chacun de mes contacts avec les humains, la profondeur de ma noirceur les émerveillait. La dureté de ma texture me rendait exceptionnelle sur cette planète. De nouveau, je rencontrais les notables. De nouveau, ils me réservaient une destiné à la hauteur des attentes de leur peuple.

 

Pour la cinquième fois le poinçon frappait ma surface ! J’entendais les exclamations de l’homme qui chaque jour revenait vers moi avec ses outils pour m’enlever des éclats. Avec beaucoup d’applications, il me piquait, il me polissait, il me frottait sans cesse pour affiner ma forme. En regardant autour de moi, j’avais compris qu’il avait pour but de donner la forme d’êtres vivants à des minéraux. L’espace était jonché d’éclats et parmi eux je distinguais des formes telles que j’en avais vues dans ma longue contemplation du vivant. Il y avait des volutes de feuilles, des animaux, des têtes, des morceaux et des corps entiers d’humains… Comme s’il avait voulu donner un peu plus de temps à ces êtres éphémères en les transformant en pierre ! J’avais déjà été cassée ou brisée mais, c’était la première fois que l’on me sculptait avec un but défini. Je re-faisais connaissance avec le finalisme humain.

 

Déjà, j’étais fixée sur un socle minéral. Une fois encore, je trônais en maîtresse du lieu ! Décidemment, j’étais une pierre précieuse !

Au centre d’une allée encadrée par deux rangées de lions à tètes de chacals, moi qui avait été les pieds d’une déesse de la fécondité, j’étais devenu par anamorphose et un sculpteur habile, la tête terrible d’un chacal noir aux yeux de cristal. Dieux terrifiant, j’avais la tache de peser les âmes de chacun des êtres sans vie que l’on portait devant moi et d’effrayer les esprits qui auraient souhaités les détourner de leur destin d’éternité.

Il n’y avait pas un seul de ces humains qui osait me fixer dans les yeux. J’étais le garant de ce qui les protégerait après… Des prêtres venaient enseigner l’art de me satisfaire par des processions, des offrandes et des prières. Ma forme était devenue le model de toutes les représentations du dieu des morts. Des textes vantaient ma puissance contre les forces du mal et je savais que j’intimidais même les plus puissants de ce peuple.

Plusieurs siècles durant mon culte grandit. On m’avait dédié un monastère avec des prêtres et un chenil de chacals. Un mur décrivait comment le dieu du fleuve m’avait façonné avec de la boue fertile avant de me cuir dans un four qui m’avait durcit et noircit afin de me remettre aux prêtres du temple. J’étais le mètre étalon de l’éternité qui devait veiller sur l’éternité des morts.

Pouvais-je leur dire que l’éternité était justement l’absence de conscience du temps. Qu’elle ne comptait pas puisqu’elle était immensurable, que rien de ce qui est n’a d’éternité, que le début d’un cycle est déjà le commencement de sa fin, qu’il n’y a rien de plus beau que la seule conscience d’appartenir à la durée finie de rythmes plus longs. Pouvais-je leur dire qu’ils avaient en eux toute la complexité d’une histoire aussi longue encore que la mienne. Que leur seule préoccupation devait aller vers la perduration du vivant tant qu’ils le pourraient, que les parents se devaient aux enfants puisque le sens du vivant était la reproduction évolutive et que la mort n’était que la fin de la partie devenue inutile et gênante pour le vivant. Pouvaient-ils comprendre qu’il fallait remercier les morts de ce que leur vivant avait apporté et les laisser finir en atomes disloqués et désorganisés car ils n’avaient plus d’importance que la reconnaissance qu’ils leurs devaient en penser…

La tête qu’ils m’avaient donnée ne pouvait correspondre à ces paroles !

Comme de toute façon les prêtres parlaient pour moi, je me laissais aller à la somnolence tout en les regardants vivres.

En comptant mes visiteurs, j’avais pu voir comme cette ville était peuplée. Je savais que certaines personnes venaient de très loin pour me consulter. Avec les délégations qui étaient reçues en grande pompe, par la grande allée, je devinais que ma cité communiquait avec d’autres lieux comparables. Les échanges étaient nombreux qui amenaient à chaque fois des présents différents, des nacres océanes venues des rives, des bois précieux issus des terres ou des essences parfumées arrivées de plus loin encore.

 

Plus petites maintenant, on pouvait me transporter. C’était le cas chaque fois qu’un dignitaire exceptionnel mourait. Plusieurs de mes prêtres venaient près de moi. Après plusieurs saluts cérémoniaux qui les assuraient de mon accord, ils se munissaient de poutres qu’ils fichaient dans des orifices de mon socle. Avec d’infinies précautions, je traversais alors la ville pour rejoindre le fleuve. On me plaçait sur un bateau d’apparat qui m’était consacré. Puis, nous remontions ou nous descendions le fleuve pendant des jours. Lorsque qu’il ne pouvait plus être navigable, on me descendait avec d’infini précautions et nous longions alors les cataractes en procession que je dominais, puis nous reprenions un bateau.

C’est lors de mon plus long voyage, alors que nous avions remonté le plus loin le fleuve, que la procession qui longeait des gorges vertigineuses fut attaquée. Une horde sauvage arrosa mes porteurs de flèche et je basculais alors dans les flots furieux, plusieurs chocs sur des granits me brisèrent de nouveau lorsqu’enfin le fluide calmé me déposa sur le rivage.

Je n’étais pas là depuis plus d’une heure, qu’un éphémère virevoltant joyeux venait boire les dernières gouttes accrochées à ma surface.

 

- Hihihi, ça me chatouille ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Encore un de ces insectes, ils se pensent tout permis, ceux-là. Ils se glissent partout. Veux-tu t’en aller !

 

Fin 

 

LIEN VERS LE SOMMAIRE DES ARTICLES DU BLOG

SECTION Nouvelles, Journal et portraits intime

 

William 29/09/2014 22:42

Effectivement, je suis d’accord pour dire avec le premier commentaire que votre approche étant d’abord littéraire, votre description n’a pas de valeur scientifique en dehors des fondamentaux scientifiques qui vous servent de prétextes à vos belles affabulations poétiques et que de ce fait votre texte est surtout le reflet de votre grande sensibilité et ne peut faire véritablement sens que pour vous. Vous risquez aussi de vous illusionner vous-même en publiant sur internet, à moins que cela fasse partie de votre but.
Enfin, je pense qu’il n’est pas nécessaire de fouiner sur internet mais simplement de consulter un petit manuel sur l’évolution pour en obtenir une description concise, complète, objective et dégagée de toutes allusions poétiques inutiles et hors sujet.
Si vous pensez "être assez proche d'une théorie globale sur l'apparition du sens", alors vous devriez être candidat au prix Nobel ;-) Croyez-moi...