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Une rencontre

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SECTION Nouvelles, Journal et portraits intime

 

Une rencontre

 

Comme beaucoup de mes semblables, j’aime marcher sur la plage.

Ici, à Montpellier, le Rhône nous a ramené lors de la dernière déglaciation, les sables d’érosion des Alpes et des Cévennes qui dessinent la côte depuis la Camargue jusqu’au Roussillon. Ce matériau abondant a emprisonné de grands étangs salés, comme celui de Thau, du Prévost, du Grec, du Méjean, de l’Or… en les fermant par des lidos, ces bandes de terre sablonneuses, parfois coupées d’un grau qui relie l’étang à la mer. Ces eaux fermées côtes à côtes sont un paradis ornithologique et pourtant il m’a fallu des années avant d’en apprécier les qualités, parce que contrairement aux côtes rocheuses, ici la platitude extrême ne cache rien des agressions dans la nature et le moindre immeuble, pylône, château d’eau ou même un des nombreux détritus ramenés par la laisse de mer, se voit à des kilomètres

 

Juste au sud de Montpellier, il y a un de ces lidos entre Palavas et Frontignan qui a la particularité de n’avoir aucune route, et très peu de construction. Comme il ne mesure pas moins de 15 kilomètres de long, on peut y marcher en hiver absolument seul, au milieu des flamants, roses, des cormorans, noirs, des ibis et des hérons, blancs, des mouettes, blanches et grises, et de dizaines d’espèces de canards et autres oiseaux aquatiques colorés de bleu, de vert, de rouge, de mordoré… , dont je ne connais pas les noms.

 

Quand il fait beau et plus chaud, l’endroit est fréquenté par les naturistes qui y trouvent un espace immense et désert et les dunes y sont parfois des lieux de rencontres un peu plus coquines.

Pour ma part, libre penseur sans doute, je ne suis pas libertin, mais j’aime cet espace de liberté qui jouxte l’Abbaye de Maguelone, un ancien monastère désacralisé, sur une presqu’ile de l’étang.

 

La plupart du temps, je pars de Palavas et marche vers l’ouest, jusqu’à ce que mes jambes me disent qu’elles se verraient bien faire demi-tour.

Comme je ne suis jamais allé au bout, j’ai gardé depuis des années ce mystère de ne jamais savoir combien il me restait à parcourir pour arriver aux Aresquiers, le nom que prend la plage arrivée à Frontignan.

Ce dimanche d’octobre par un ciel radieux et 24°, j’avais décidé d’enfin savoir, mais restant à l’écoute attentive de mes jambes, j’ai eu pitié d’elles et je suis donc parti des Aresquiers pour marcher vers l’Est.

 

Au bout de trois kilomètres, j’ai résolu mon problème, j’ai retrouvé la ruine d’un ponton qui me sert souvent d’objectif de demi-tour dans l’autre sens. Je l’ai dépassé, et j’ai retrouvé mes repères habituels.

 

Comme il faisait très beau, il y avait pas mal de monde, ce qui signifie que je croisais des gens seuls ou en couples tous les 200 - 300 m environs. Les naturistes alternaient les textiles et les gays, les hétéros comme sur toutes les plages sauvages de notre tolérante Europe. Au bout d’une petite dizaine de kilomètres, je suis tombé sur un jeune homme, tout à fait vêtu, qui semblait lui très préoccupé par un goéland. La pauvre bête avait apparemment une patte brisée, et était dans l’incapacité de courir pour s’envoler. Ne pouvant non plus marcher, l’oiseau était condamné.

Le gars avait lui une vingtaine d’année, il était étranger et nous parlions en anglais.

 

-the bird is hurt…

 

-yes, i see. We are too far of everything, and there is nothing to do. He ‘ll die.

 

J’ai une tendresse particulière pour les goélands dont je me suis efforcé d’imiter les glisses aériennes en delta et en parapente, surtout en delta d’ailleurs où la position de vol est exactement similaire, mais je ne sais pas si vous en avez déjà approché un de près, ils ont deux moyens de défense redoutables. D’une part, ils balancent des coups de jointure des ailes extrêmement durs et violents et d’autre part, et surtout, ils possèdent un bec énorme et terriblement pointu et acéré. Les marins les accusent de s’en servir pour crever les yeux des naufragés en mer.

Celui-là était aussi un oiseau très grand et très puissant, avec une envergure de presque un mètre cinquante

Et, j’ai beau aimer les bêtes, je ne me voyais pas faire 10 kilomètres à pied avec une bestiole pareille dans les bras, pour la sauver pendant qu’elle essayerait de me bouffer les yeux !

 

Le gars aussi était dubitatif, mais mon anglais que j’utilise rarement était trop mauvais pour que je lui détaille ma position philosophique sur la nécessité de la mort et le bienfait de l’euthanasie face à la souffrance animal.

Il essayait avec une des branches que les tempêtes de septembre avaient ramenées en masse sur le littoral de bouger prudemment l’oiseau pour affiner le diagnostic. Je le saluais et continuais ma balade. De loin, je le voyais retourner à côté de son sac à dos s’assoir et contempler la mer en réfléchissant puis retourner à l’oiseau.

 

Ce gars ressemblait beaucoup à ce que j’étais au même âge.

 

Je l’avais presque oublié, quand deux ou trois heures plus tard, je retournais à ma voiture. Il était là.

J’ai suffisamment bourlingué quand j’avais vingt ans en Europe avec mon sac à dos, pour savoir exactement ce qu’on vit quand on se balade ainsi.

C’est très agréable, mais on rencontre parfois des galères, coincé dans des coins impossibles. Là, il ne faisait pas de stop, mais je décidais de l’aborder.

 

-Hi again…

 

- ?

 

- I saw you, with the seagull…

 

- …Seagull?

 

- Bird

 

- Oh yes! ... I killed him…

 

- Yes it was the best thing to do. Because, if you didn’t do that, it’ll take many time for him to die.

 

Il était un peu ému d’avoir tué l’oiseau. Il m’expliquait, qu’il avait utilisé son couteau, et je sais que pour un gamin de vingt ans, ce genre d’acte raisonnable d’abréger les souffrances d’un animal en le tuant est un véritable questionnement philosophique en même temps que c’est un sentiment de puissance. Ce n’est pas un acte anodin, surtout avec un bel animal de grande taille.

 

- I got a car, do you need I drop you somewhere? Where are you going now?

 

Il voulait rejoindre un camping, qu’il pensait proche et semblait heureux de ma proposition.

Une fois en voiture, nous discutions en cherchant le camping, quand il se rappela qu’il n’avait rien à manger pour le soir et qu’il devait d’abord trouver un supermarché. Je réfléchissais où je pouvais l’emmener, quand je me rappelais que nous étions dimanche et hors saison, il était très compliqué de trouver de quoi manger sur le secteur.

J’avais envie de l’inviter, mais le souvenir de certaines mésaventures quand j’avais son âge, le lieu un peu interlope où je l’avais trouvé, et surtout le fait de penser à mon fils qui pratique beaucoup le stop, faisaient que je ne voulais pas laisser planer la moindre inquiétude sur mes intentions, j’ai donc eu cette phrase un peu alambiqué :

 

- You know, I ‘m not gay but if you want I can guest you in my home, you‘ll eat this evening and tomorrow I‘ll drop you in Montpellier or on the motorway if you want hitch-hike.

 

Il n’a pas réfléchit très longtemps avant d’accepter comme je savais qu’il le ferait, parce que pour avoir pratiqué ce type d’aventure et avoir poussé mes gamins aux voyages, je sais que l’une des motivations premières avec la découverte de paysage, ce sont les rencontres que l’on fait. Et si je pousse tant les gens à tenter l’aventure, c’est que c’est le meilleur moyen de se rassurer sur la nature humaine.

 

C’est terrible comme l’immobilisme conduit à une vision paranoïaque du monde. On a une information biaisée où on entend une fusillade à Washington et un meurtre à Agen et le monde semble dangereux, hostile et l’humain mal intentionné et pervers.

Inversement, et sans pratiquer l’angélisme à outrance, si on accepte de devoir parfois dormir dehors, on fait dans ces voyages des rencontres de partages brefs mais intenses, qui rassurent sur l’humain.

 

- My name is Mio, I am German

 

- My name is Pierre, I am French ;-) Glad to meet you.

 

Je voulais avant tout qu’il ne soit pas inquiet, même s’il ne l’était pas du tout. Je mis mon adresse sur le GPS et affichais la carte pour qu’il sache précisément où je l’emmenais. Et nous commençâmes à discuter. Il habitait Cologne. Il était chef de rayon de supermarché. Il venait d’avoir un pépin de santé. J’ai eu un peu de mal à comprendre, mais avec une traduction IPhone, il semblerait qu’il avait eu une infection bactérienne des amygdales qui avait migré sur son cœur, cela le contraignait à ne plus travailler et éviter tout effort intense pendant six mois.

Je souris intérieurement, parce que j’avais quand même eu comme arrière-pensée fugace de lui faire manier la pioche avec moi, pour restaurer mon chemin dégradé par les derniers déluges en échange du couvert…

 

Raté !

 

Quand je lui expliquais que j’avais fait la même chose que lui à son âge en Grèce, que j’avais poussé mes gamins à voyager, son visage s’illumina.

Il m’expliqua que c’était sa copine qui l’avait poussé, là, à partir, parce qu’il avait déjà fait cela un an auparavant vers l’Italie, et quand il était revenu, elle l’avait trouvé métamorphosé, lumineux de bonheur.

 

Nous arrivions à ce point où l’autoroute de Montpellier vers Millau bascule pour descendre dans la vallée de l’Hérault, et le soir, avec le contrejour du soleil qui part derrière la Salvetat, la Montagne noire, le Carroux, les contreforts du Larzac, toutes les montagnes tranchent en nuances de gris sur la lueur du couchant. C’est toujours un spectacle saisissant dont je ne me lasse pas depuis vingt-cinq ans que je prends cette route. Je lui montrais le Vissou, dont j’ai ouvert le site de vol libre, avec un ami, il y a 25 ans, le Liausson où je comptais l’emmener demain découvrir le lac du Salagou pour une petite randonnée d’une heure.

 

- Oui, tu m’as dit que tu étais malade, mais une heure sur du plat, tu verras, c’est raisonnable et tu vas en prendre plein les yeux…

 

Et Mourèze aussi, et son cirque dolomitique, Villeneuvette une manufacture du temps où Colbert faisait de l’espionnage industriel chez les Hollandais et de l’autre côté les gorges de l’Hérault et St Guillhem, le désert que je voulais lui montrer aussi demain.

 

Lui avait pour but d’aller à Barcelone à toutes petites étapes, maintenant qu’il était arrivé dans le sud. Il devait juste y retrouver une amie, c’était un but histoire d’en avoir un. Il devait retourner en avion à Cologne mi-novembre pour un événement familiale et un spectacle de stock-car/concert puis il reviendrait sur son périple au point qu’il avait laissé par le même moyen pour le boucler fin décembre, vers le sud de l’Espagne

 

Arrivés à la maison, je lui montrais sa chambre et le faisais visiter. Ça va, il ne s’est pas trouvé mal reçu.

Quartier libre, il se met sur l’écriture de son journal.

 

- C’est agréable d’écrire, moi je tiens un blog. Tous les sujets m’intéressent, les gens aussi, j’aime faire des portraits en mots et avoir le retour de lecteurs.

 

La langue véhiculaire que nous utilisons, nous oblige à rester très simples dans nos phrases, nous complétons les manques par des gestes qui nous amusent comme un jeu de devinette.

Chacun vaque.

On mange.

Saumon à l’unilatéral, poêlée de Kartoffel-champignon-courgette, salade. Un vin blanc vieillit en fut de chêne.

 

- Oui il est très bon, il vient de là ou je t’emmène demain. Désolé, il n’y pas de dessert, je n’avais pas prévu de recevoir.

 

Mio aime bien manger. Il fait la cuisine pour sa copine, des recettes de pates, des salades. D’ailleurs ses parents ont un camion de vente à emporter à Cologne, et lui veut créer un Café, où il vendra des « baguettes ». Des sandwichs gastronomiques d’après ce que je comprends.

Et non, il ne mange pas la viande bien cuite, ni que du goulasch !

 

On se raconte des anecdotes de vie, je lui fais la promotion du plaisir de la paternité. Je prêche à un convaincu et son amie partage cette idée. Ce sera pour bientôt.

Lui est parti mercredi, un stop en Allemagne, un arrêt en Suisse où une police-woman de 40 ans l’a hébergé.

 

Sourires entendus entre hommes.

 

- Interesting !

 

Non, il pense qu’elle voulait le protéger en fait. Je comprends. Moi, c’est parce que j’ai fait la même chose au même âge et parce que je pense à mon fils qui actuellement, construit un poulailler dans un orphelinat au bord du Lac Victoria au Kenya, dans son tour du monde.

Et puis, c’est agréable d’échanger, d’aller vers les gens.

Mio est d’accord, c’est le moteur de son périple, il accumule des souvenirs et des rencontres.

 

- Camembert ?

 

- Yes, please.

 

Il connait et en prends, un verre de vin rouge avec.

 

- Laver ton linge ? bien sûr ! D’ailleurs, je vais aller lire et écrire de mon côté et tu as le reste de la maison pour toi, tu as la télévision et les livres, mais malheureusement tous est en français. Demain, je pars courir avec le jour, puis j’ai rendez-vous avec un réparateur pour internet vers 10 heures et après on part en balade OK ?

 

- Je vais prendre une douche pendant que mon linge tourne, écrire mon Journal et dormir. La nuit dernière, j’ai dormi dans une station autoroute…

 

- Bonne nuit.

 

Réveil, footing, j’attends mon réparateur, pas de signe de vie de Mio. Je pense à son problème de cœur et me moque de moi-même : 22 ans, j’ai le même à Sèvres ! J’irai toquer à 11 h.

Le réparateur répare, malheureusement, c’est pareil réparé qu’avant. France Télécom accuse Free et Free, dit que c’est FT !

Ça ne fait que trois mois que cela dure ainsi et ça se répète régulièrement !

 

Plaisir de la ruralité.

 

Je toque.

 

-Mio, do you want to wake up ?

 

- Yes I come.

 

Petit déjeuner, il m’explique qu’il veut faire une petite étape dans la soirée, vers une ville moyenne plutôt que Montpellier qu’il connait déjà pour y être venu il y a un an. Il est tenté par le Larzac, dont on voit les contreforts de chez moi, mais je lui explique que le temps se dégrade et qu’avec 500 m d’altitude de plus, il perdra 5° au minimum par rapport à la côte. Puisqu’il aime les petites villes, je lui parle de Pézenas, la ville de Molière, d’Agde et sa noire cathédrale de basalte et de Sète, ville de mer, toutes trois aussi jolies et typées. Je pourrai le déposer en fin de journée sur l’entrée d’autoroute qui y mène.

On part. Sur la route, il me demande si les maisons de nos villes sont comme cela parce que les gens sont pauvres ou parce qu’ils s’en foutent.

 

;-)

 

Il m’explique qu’en Allemagne les villes sont laides et sans âmes, par rapport à chez nous, mais que jamais un allemand ne laissera sa façade de maison se dégrader ainsi.

Je n’ose lui répondre que c’est justement la raison pour laquelle les allemands nous agacent !

Mais en revanche, je sais que si les villes allemandes sont si laides, c’est malheureusement parce que l’Allemagne a été intégralement pilonnée et détruite à la fin de la guerre en 1945.

Quant à nous, il y a un peu des deux, dans les villages non touristiques, les gens sont détachés de l’apparence de leurs maisons, mais c’est aussi par paupérisation.

Mais je compte lui en montrer qui ont le culte de la beauté et des fleurs.

 

On passe devant le monument aux morts, je ne lui demande pas si ils ont les mêmes, je le sais. Ces listes interminables de noms qu’on retrouve partout sur ces stèles en France depuis les villages de Loire, jusqu’aux Pyrénées, en Guadeloupe, en Martinique… et dans les autres Dom, anciennes colonies et tous les autres pays aussi.

Penser qu’il y a cent ans, c’était des gamins comme lui et plus jeunes qui étaient partis dans l’horreur de cette tuerie me glace.

2014 n’est pas une année anodine, ce souvenir nous hante, tous, et doit nous aider à relativiser la crise et comprendre ce que nous apporte l’union.

 

Cette balade autour de la presqu’île de Rouens au lac du Salagou est toujours magnifique, quelle que soit la saison.

N’en déplaise aux écologistes, le Salagou est un lac artificiel agricole, je crois quasi complètement inutile, mais classé Natura 2000. Aucun moteur thermique n’y est autorisé et avec ses ruffes rouges (pléonasme oublié puisque ruffes, le nom de ces terres en langue d’oc, signifie rouge), friables qui entourent des orgues de basalte noir et sont striées de boues fossilisées en plaque, on se croirait en Afrique. Ces stries dans la ruffe canalisent l’eau qui organise la végétation clairsemée en formes géométriques variées. C’est un endroit de nature magique, même si artificiel. Il est devenu en cinquante ans un magnifique écosystème, que personne ne voudrait perdre et surtout pas les écologistes.

La géologie y est tellement extraordinaire qu’on trouve encore aujoud’hui, dans ses boues fossilisées des traces de pas d’animaux géants du précambrien qui y ont marché il y a -165 Millions d’années ! Avant même les dinosaures.

 

On est pris dans la beauté de la nature. Mio inspiré par ce qu’on voit, me résume en marchant Into the Wild, que je ne connais que de nom et qui si j’ai bien compris, est une tragédie, qui raconte le destin d’un professeur d’université qui veut quitter sa vie de dingue. Il retourne à la nature en Alaska, où il habite seul dans un bus scolaire abandonné, et on le retrouve mort quelque mois après, parce qu’il a mangé les mauvaises baies.

(Berrys que j’avais compris bears, ce qui changeait un peu le sens du film, et nous a permis une pose rigolade et rectification.)

Toute l’astuce du film repose sur le fait que la tragédie se transforme en conte de fée, par les vidéos que découvrent les policiers qui enquêtent sur la mort. Le gars s’y est filmé en train de pécher le saumon dans les torrents, de récolter des plantes, de randonner dans des paysages à couper le souffle. Il a atteint son but et réalisé son rêve.

Et c’est vrai qu’en regardant autour de nous, on pense à cela.

 

Je lui demande, s’il veut essayer quelques baies, pour voir…

 

Depuis dix ans, la mode s’est développée au lac, d’écrire des noms ou des cœurs avec les cailloux blancs sur le fond de roche couleur brique. Mio veut le faire pour son amie, il photographie son œuvre éphémère et l’envoi.

 

On repart vers Mourèze, en passant par Salasc et son petit passage caché derrière la fontaine. Ici en 500 m, on change complétement de paysage. Nous voici dans des rocs de dolomie blanche dressés vers le ciel, sillonnés de canyons sableux. Au Salagou, une girafe se serait fondue dans le paysage sans se faire remarquer, ici c’est un Apache sur son mustang, en haut d’un de ces pitons, qui irait tout aussi bien.

A pied, nous traversons le petit village fleuri accroché dans ses rochers en admirant les façades de pierres, pour suivre, ensuite, un ou deux de ces canyons cernés de rocs qui hésitent entre le statut de falaise et celui de terrain de jeu pour enfant tant ils sont une invitation à varapper, à atteindre les sommets, en offrant des prises faciles.

En repartant, on passe devant le cimetière qui indique qu’ici reposent les troupes du Commonwealth tombé en 45.

 

On parle de nazisme et de totalitarisme. De la difficulté qu’ont tous les allemands à surmonter la culpabilité des crimes de la dernière guerre. Je lui raconte un film allemand, justement, que j’ai apprécié, il y a peu, La Vague en français et Die Weller en allemand. L’histoire d’un professeur qui doit enseigner le totalitarisme à des élèves de niveau bac, et qui devant leur assurance de l’impossibilité de son retour en Allemagne, veut leur prouver qu’ils se trompent. Il leur fait intégrer un par un les codes fascistes, et l’expérience tourne mal, parce que les élèves prennent goût à s’unir avec un uniforme, des signes identitaires et des ennemis communs, ils se sentent surpuissant et le jeu dépasse le maître.

Ceux qui me lisent et connaissent ma passion des fractals comprendront mon admiration pour cette œuvre, elle reproduit à l’échelle d’une classe de lycée, toutes les forces qui travaillent une société qui se fascise. C’est pour moi un film majeur.

Mio connait l’histoire mais n’a pas vu le film, je vous le conseille comme à lui.

 

Déjà on repart vers Villeneuvette. J’ai écrit il y a longtemps un long article pour Village Magazine sur ce hameau qui était au départ une manufacture royale de Louis XIV. J’avais rencontré sa propriétaire, qui était la descendante de la famille Maistre qui avait racheté la manufacture de draps et de nombreuses dépendances après la révolution.

On retrouve dans Villeneuvette toute cette histoire. Le lourd portail surmonté de la maxime « Honneur au travail » rappelle le paternalisme de ces grandes familles catholiques qui ont essayées des expériences sociales et humaines dans l’entre-deux guerres.

 

Ici, il y avait en 1930, trois frères, l’un missionnaire en Afrique, l’autre ingénieur chercheur dans son laboratoire, le troisième, directeur de la draperie. Tout le village vivait aux rythmes des machines à vapeur modernes qui actionnaient les métiers. Les enfants des ouvriers avaient une école, une église pour diriger les âmes et toutes les familles qui travaillaient ici avaient leur soin de santé pris en charge par une caisse mutuelle.

Les Maistre avaient sacrifié le jardin à la française qui datait de Colbert pour en faire des parcelles de jardins ouvriers qui avaient deux rôles, d’une part assurer des cultures vivrières qui amélioraient l’ordinaire des familles à peu de frais, d’autre part leur donner une occupation saine qui les distrayait d’aller boire ou jouer au carte, ou pire en ce temps, de parler politique !

De la même manière, la fermeture des portes de 20h à 6 heure le matin interdisait aux hommes de se rendre dans les cafés de Clermont l’Hérault à 3 km de là, et aussi, quand un mouvement de colère ouvrière faisait défiler quelques communistes jusqu’au hameau, elle permettait de garder la manufacture hors de ces turpitudes.

 

De cette époque restait un souvenir à la digne héritière de 88 ans que j’avais rencontré il y a 20 ans, dans son château de la Faïence.

Ce souvenir qui lui faisait pétiller les yeux sont ces week-ends où toute la famille parents, oncles, tante, cousins, cousines, amis montaient dans une grande remorque tirée par la machine à vapeur, sorte de rouleau compresseur qui servait à recréer les cheminements ouvriers par lesquels les villages alentours rejoignaient la manufacture devenue usine prospère, après les épisodes de pluies cévenoles qui ravinaient la voirie.

La famille allait parfois jusqu’à Carcassonne avec cet équipage unique qui attirait les badauds et recevait des hourras des villages traversés.

 

Plus en arrière dans le temps, Colbert avait fait venir dans ces mêmes mûrs des Hollandais alors protestants et en guerre contre la France. Contre hébergement, il leur avait fait reconstruire en rez-de-chaussée de ces maisons côtes à côtes, les métiers à tisser dont eux seuls avaient le secret.

De l’espionnage industriel, qui avait déjà dû commencer bien avant le secret du feu et qui perdure encore aujourd’hui.

C’est cela qui explique les croix blanches qui surplombent les pas de portes des maisons. A chaque reconquête d’une maison par un catholique, la croix blanche signifiait l’orientation de la maison.

Ici, pas d’étoile jaune, discriminatoire, juste une croix blanche fièrement arborée.

J’imagine que les premiers à avoir réinvestit ces logements ont attendu, rongeant leur frein, de ne plus être tous seuls pour s’afficher vainqueurs…

 

Plus en avant, Mai 68.

La guerre puis la concurrence des usines de draps du Nord ont ruiné la manufacture dont les machines sont devenues obsolètes, elle est à l’abandon. Monsieur Maistre, héritier du nom et des terres, encore richissime aime ces pierres, il veut les faire revivre. Il décide d’en faire une cité des artistes, une communauté de sculpteurs, peintres, poètes…

Las, en 1972, il découvre au volant, la dislocation de la matière sous l’effet de l’énergie cinétique d’un choc proportionnel à la masse multipliée par le carré de la vitesse.

Deux inerties qui se percutent et dispersent leur énergie.

Le platane, lui, n’a pas bougé.

 

Reste un village, une communauté allergique aux loyers, aux factures, travaux et autres contingences et Mme Maistre de plus en plus seule dans son château.

Le temps et ses rythmes extérieurs font leur travail. Les tensions s’accumulent.

Le village se dégrade et s’isole…

 

Nous abandonnons nous aussi Villeneuvette. Mio s’est régalé de ce petit tour, il a exactement ce qu’il était venu chercher.

 

- Je t’emmène manger, ensuite je veux te montrer un autre endroit, et après tu me diras où tu veux que je te laisse, selon là où tu veux aller. Ça ne te gêne pas de ne partir qu’à 16h, avec la nuit qui tombe ?

 

La nuit n’est pas un problème pour Mio, il a un duvet et dort n’importe où.

Je connais.

Sa question me fait sourire cependant :

 

- Est-ce qu’il y a des animaux dangereux à craindre ici ?

 

Je le rassure, aucun ! Mais les mots appelant les mots, il me rappelle un de mes pires souvenirs d’aventure. Je lui raconte : j’avais exactement son âge et au mois de janvier, dans un brouillard qui rendait le paysage fantomatique, je marchais seul sur une route qui serpentait entre les météores en Grèce.

Les météores ce sont ces monastères orthodoxes construits sur des pitons escarpés de gré et où les popes étaient hissés avec des nacelles d’osier pour rejoindre les enceintes isolées sur les sommets entourés de falaises abruptes.

La légende raconte qu’on ne changeait la corde que quand elle cassait…

J’étais donc absolument seul et je marchais depuis deux heures dans la brume sans trop savoir ce qui m’entourait, quand d’un seul coup je me trouvais entouré d’une meute de chiens errants. Ils devaient être peut-être 20 ou 30 avec des petits qui aboyaient et des très gros qui savaient qu’ils n’avaient pas besoin de faire du bruit pour m’effrayer.

Tout doucement, j’avais laissé glisser mon appareil photo de mon épaule, de manière à le tenir par la sangle. C’était ma seule arme. J’étais pétrifié de trouille. Je ne pouvais ni avancer, ni reculer. Courir c’était déclencher l’hallali. Ces petits cabots hargneux étaient pire que tout, contrairement aux autres, ils venaient me provoquer, essayer de me chiquer, de me faire réagir.

J’ai vraiment vu le moment où je finirais dévoré, et c’est là qu’une sorte de cri rauque a traversé le brouillard. Je n’ai rien vu, juste cet espèce de son humain guttural et les chiens se sont écartés et m’ont laissé passer.

Je n’ai jamais su qui avait crié, sans doute un berger, mais j’ai continué et la meute est restée sur place. Ce soir-là je suis arrivé dans un village, un hôtel fermé en hiver m’a proposé de m’ouvrir une chambre pour 15 €, une fortune alors pour moi, je n’ai pas discuté.

 

Retour à la maison. Je l’épate en faisant une mayonnaise. Il ne savait pas qu’on pouvait faire ça chez soi ;-), il ne la connaissait qu’en tube !

On mange, on discute, une pause, on repart direction les gorges de l’Hérault.

 

Les trois ponts sur l’Hérault 12, 15 et 20m d’où les gamins d’Aniane sautent dans le fleuve.

20 m, il faut arriver pied en pointe, bras croisé ultra serré contre la poitrine, coude tendus vers le bas et complétement bloqué comme un carreau d’arbalète, sinon c’est la luxation au contact de l’eau devenue dure ou pire. Mais même ainsi la douleur à l’arrivée est terrible. Chaque année, des jeunes meurent, pas ceux du village, des touristes qui veulent les imiter….

 

Les gorges, étroites et sauvages, et enfin St Guilhem.

Nous sommes hors saison, j’arrive à me garer facilement.

Le magnifique village a surmonté les sécheresses où je l’avais laissé en août et les déluges de septembre ont regonflé ses cascades et sa rivière à truites. Il est plus beau que jamais, verdoyant, figé dans le temps avec sur ses flancs escarpés, ses terrasses de pierres sèches qui ont eu pour but de rentabiliser le moindre mètre carré pour pouvoir engranger des récoltes et tenir les sièges qui n’ont pas dû manquer sur ses 15 à 20 siècles d’histoires.

 

On en prend plein les yeux, la place et son platane immense, le monastère, le cirque du bout du monde, les falaises splendides, intemporelles.

Il est 15h30, j’explique à Mio que j’aime autant qu’il ait un peu de jour pour repartir.

 

Bretelle de Clermont l’Hérault, sur la toute nouvelle autoroute. Je plaisante Moi sur le fait qu’ici, il peut très bien tombé sur une voiture ou un camion qui l’emmènerait direct à Barcelone en 3 heures de route. Fin de la pérégrination !

 

Je lui réexplique les trois noms : Agde, Pézenas, Sète. Trois villes à même de combler sa soif de visite, d’ambiance. Il a noté dans son journal le nom de Pierre Kéliam, pour me googeliser et me traduire en allemand avec l’outil de traduction. Pas sûr du résultat… Il prend mon mail et me propose de m’écrire une fois arrivé. Il y a longtemps que je ne crois plus aux amitiés de vacances. Mais ce n’est pas grave, nous avons eu ce que chacun de nous cherchait, une rencontre.

 

PK

 

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